Relevés

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Livre : Saccage (2016)



Par exemple, nos parents se sont tués au travail pour faire en sorte que nous puissions vivre dans des conditions confortables, avoir une belle maison et de beaux meubles et une belle cuisine à l'intérieur, ils ont tout mis en oeuvre pour que nous possédions le maximum de choses de qualité, un jardin même pourquoi pas, un terrain assez grand, dans une région agréable, au bord de la mer avec un peu de chance. Mais nos parents n'ont pas fait en sorte qu'en 2050, lorsque j'aurai 58 ans, lorsque j'aurai leur âge et qu'eux seront sans doute déjà morts, nous puissions tout simplement conserver une planète vivable, que les trois-quarts des animaux n'aient pas disparu, que la montée des eaux n'ait pas englouti les populations de bord de mer, que le réchauffement de la planète n'ait pas fait fondre la banquise dans son intégralité, que les plantes ne soient pas mortes faute d'être pollinisées, que nos champs ne soient pas devenus d'horribles landes rases calcinées. Nos parents ont tout mis en oeuvre pour que nous vivions dans des maisons confortables sur une planète à moitié morte, pour que nous possédions une cuisine toute équipée sans même d'eau potable à faire bouillir, pour que nous puissions consommer des fruits et des légumes toute l'année sans se soucier de rien, des fruits et des légumes produits dans des laboratoires, car il n'y aura plus ni légumes ni fruits dans les cultures, car simplement il n'y aura plus de culture, car nous serons au terme de la vie sur Terre, car nos maisons pourront à peine retenir le chaos qui s'abattra sur nos têtes, car nos parents n'ont pas pensé qu'au-delà du confort il y avait quelque chose à conserver, car nos parents ont consommé sans aucune mesure, car ils se sont précipités sur les produits dans les rayons et sur leur indépendance et sur leur propre plaisir et leur propre satisfaction, car en soixante ans ils ont tout simplement tout ravagé, car ils se sont comportés comme des enfants, car nous devons nous désormais rattraper leurs erreurs et faire marche arrière et leur apprendre comment se nourrir et comment vivre correctement, car nous devons leur apprendre en tant qu'enfants responsables qu'ils sont des parents inconscients qui ont tout pulvérisé pour une petite maison personnelle avec cuisine équipée et parfois un bout de terrain, nous devons leur apprendre en tant qu'enfants responsables qu'ils sont eux-mêmes des enfants, et qu'ils n'ont écouté que leurs caprices, et qu'aujourd'hui ils nous en font payer le prix, et que nous ne prenons aucun plaisir à jouer les adultes et à les rappeler à l'ordre.

Avant que le cargo Marécage ne quitte l'île, le capitaine demanda au garçon ce qu'il ferait, ce qu'il voulait devenir, maintenant que l'archipel était libéré. La question du capitaine plongea le garçon dans un profond silence. Il fixait ses pieds sans trouver de réponse. Le capitaine lui ébouriffa les cheveux et s'en alla vers l'échelle d'embarquement. Le cargo Marécage se mit lentement en mouvement tandis que le capitaine grimpait à l'échelle. Alors qu'il posait un pied sur le pont, le capitaine entendit le garçon lui crier : « Capitaine, capitaine ! Je sais, j'ai trouvé ! ». Le capitaine se retourna et vit en contre-bas le garçon s'approcher en courant, disposer ses mains autour de sa bouche comme un porte-voix, et lui affirmer d'une voix claire : « Capitaine, je veux devenir une femme ! »

« Pendant les derniers jours, Kafka se tint strictement à la consigne de ne pas parler, fût-ce en chuchotant. Il s'entretint jusqu'à la fin avec ses amis en écrivant de courtes phrases où s'expriment encore la sensibilité et l'originalité de son langage toujours vivant. »


Par exemple, les meurtres commis par des hommes ne sont jamais vraiment des meurtres. Les meurtres peuvent avoir d'autres noms, surtout les meurtres commis par des hommes. Couramment, les meurtres sont qualifiés de drames familiaux. Par drames familiaux, on entend évidemment des carnages commis par des hommes, qui ont pu tuer leurs familles au couteau ou les enterrer sous une terrasse ou éparpiller leurs membres aux quatre coins du département. Un drame familial est ce type de meurtre car en effet c'est un drame et car en effet toute la famille est impliquée. C'est-à-dire plutôt que l'homme a impliqué toute la famille dans sa sauvagerie mais sans doute un spécialiste sur un plateau de télévision se lèvera pour dire que la femme elle aussi est un peu responsable, qu'au fond elle a dû aimer ce mari violent et horrible sinon elle serait déjà partie depuis bien longtemps. Les drames familiaux sont la plupart du temps des drames sociaux car ils sont aveugles sur la réalité des hommes meurtriers et des femmes tuées. Un meurtre est encore moins un meurtre si jamais l'homme assassin s'est ensuite jeté et noyé dans la rivière de la commune où il a sévi ; dans ce cas-là, il s'agit tout simplement d'un suicide. Beaucoup de suicides sont des meurtres injustes mais ils sont avant tout des suicides, car selon une règle officielle, c'est toujours du dernier tué qu'on se souvient. D'après une autre règle officielle, c'est toujours du meurtrier dont on se souvient. Les meurtres font oublier les victimes car ils ont cette faculté. Les hommes font oublier leurs victimes qui sont des femmes et des enfants. Les drames familiaux font oublier qu'un homme a pu saisir un couteau et trancher les gorges et taillader les yeux de sa femme et de ses enfants. Les drames familiaux font oublier les taillades et les couteaux et le sang répandu dans toutes les pièces de la maison. Les drames familiaux au fond, si on s'y aventure un peu, ont la même fonction que les pièces de viande vendues sous célophane qui font oublier les bêtes électrocutées et les gorges tranchées dans des abattoirs sordides et les convulsions et parfois la merde sur le sol et toutes ces choses encore. De manière générale, tout est fait pour oublier. Tout est fait pour oublier que les hommes tuent et rôdent partout dans la ville. Si jamais un homme tente de vous tuer dans la rue, ne hurlez pas au meurtre, hurlez au drame familial, ou au suicide, vous aurez beaucoup plus de chance d'être entendue. Proposition scientifique : tout meurtre contient en lui-même son absence de meurtre.

Par exemple, et c'est vrai que nous n'y avions jamais pensé au fond, mais il n'est pas étonnant de trouver sous la monumentale montagne d'argent originelle d'autres petits monticules d'argent, ou d'autres costumes trois pièces ou d'autres assurances vie ou d'autres appartements dans un coin reculé de la Sarthe ; et il n'est pas étonnant non plus d'y trouver de faux papiers qui attestent de la bonne composition de cette monumentale montagne d'argent, ou d'autres amis perdus qui voulaient leur part du butin, ou son propre enfant déjà empoisonné par tout cet argent à sa disposition. Il n'est pas rare de tout perdre sous de monumentales montagnes d'argent. Il se trouve que sous la plupart de nos propres monticules d'argent il n'y a que de la poussière et des épluchures de légumes, et que nous n'avons besoin d'aucun papier pour justifier de nos pauvres monticules car les papiers nous prennent déjà presque aussitôt nos monticules d'argent dérisoires. Le plus difficile est toujours de constituer la colossale montagne d'argent première sous laquelle dissimuler tous les autres méfaits, c'est cette colossale montagne d'argent qui est la protection absolue car personne ne prend le temps de débusquer sous l'argent encore plus d'argent, tout le monde se contente de ce qu'il a sous les yeux, et une colossale montagne d'argent est très appréciable pour la vue, c'est très rassurant, il n'y a pas besoin de savoir ce qui se trouve dessous, c'est toujours signe de bonne santé et de bonne intégration dans notre pays. Une colossale montagne d'argent est la plus sûre preuve de notre patriotisme et de notre amour pour la patrie. C'est sous la colossale montagne d'argent que l'on peut cacher la tricherie et la haine car personne ne peut les voir et personne ne veut les voir. Que nous soyons gouvernés par des haineux aux colossales montagnes d'argent n'est aucunement étonnant car nous ne prenons jamais la peine de fouiller sous les colossales montagnes d'argent car nous avons déjà tellement de temps à consacrer à nos pauvres monticules pour en faire de colossales montagnes d'argent sous lesquelles dissimuler nos propres secrets. Car il devrait y avoir des professionnels chargés d'investiguer les colossales montagnes d'argent, mais ils se contentent souvent d'apprécier la vue. Comment les blâmer ? Sous les colossales montagnes d'argent il fait si noir et si frais. On pourrait très bien y trouver un coin à l'écart où s'allonger et se complaire toute sa vie.

« D'où vient ce délire ? Pourquoi la lecture ne se satisfait-elle jamais de ce qu'elle lit, ne cessant d'y substituer un autre texte qui à son tour en provoque un autre ? »


Comment un texte que nous avons écrit peut-il nous apparaître à la fois aussi sensible et aussi médiocre ?

Je suis en train de trier mes emails. On garde de ces choses parfois, on se demande pourquoi. On ne les relit jamais. On laisse tout en foutoir et puis on se dit que c'est mieux là qu'ailleurs. On ne visualise pas la pile immense de documents qui trône là à côté de nous. Je jette à la corbeille. Je lis, je me dis ah oui, c'est vrai, je me souviens, et ensuite à la corbeille. Je mets ci-après des bouts de trucs que je vais supprimer mais dont je souhaite juste garder une trace, comme ça. Les expéditeurs sont divers, ils se reconnaîtront.


Janvier 2016 : Je viens d'achevé la lecture d'une grande partie de "relevés" et je tenais à te dire que c'est excellent comme blog. A la fois pour la partie critique et pour la partie fiction, j'ai vraiment pris mon pied et c'est rare que ce genre de format me plaise. Mais la je ne sais pas le stratification fonctionne très bien.

Juillet 2016 : En refermant Saccage, j'aurais voulu dire à Quentin Leclerc combien son livre m'avait plu. Je l'ai lu et presque immédiatement relu, par passage, pour graver encore plus profondément ces puissantes hallucinations.

Mon coup de coeur reste "Saccage"!! J'ai trouvé ce petit livre énorme. J'ai ressenti des influences certes, mais il a sa propre voix (ou voie). Transmettez à l'auteur mon plaisir de lecteur et mes modestes encouragements. Peut être est-il important de se savoir lu et apprécié? Je n'en sais rien, il a sûrement d'autres raisons, pour écrire avec une telle force, que celle d'être célèbre un jour. Mais je lui souhaite d'être reconnu bien-sûr et j'espère qu'il continuera d'écrire encore et encore.

Novembre 2016 : Je raccroche à l'instant d'avec Jean : il vous embrasse ! Il avait une très bonne voix, et il était de bonne humeur.

Novembre 2016 : J'espère que tout va bien pour toi. Je préfère ne trop rien promettre mais j'essaierai de venir vous voir cette semaine chez Charybde.


Novembre 2016 : Un tit mail pour te dire que je t'aime !

Décembre 2016 : bisous de manou qui s'amuse sur son ordi bonne soiréé et bonne nuit


Ma grand-mère m'a laissé un message vocal sur mon téléphone ce midi. Elle souhaitait savoir si je serais à la journée d'anniversaire pour mon père, ma tante, ma petite cousine, et elle-même. J'avais répondu à ma tante t que peut-être, et puis finalement j'ai eu trop de travail cette semaine, je ne sais pas, je me suis mal organisé, hier je pensais à autre chose qu'à prendre mes billets de train, je ne comptais pas faire l'aller-retour en voiture dans la journée, et puis finalement voilà, je n'ai rien fait, je suis resté chez moi, je n'étais pas là. Mon absence injustifiée était ma réponse définitive.

Parfois, dernièrement, j'ai la sensation que la littérature ne sera pas toute ma vie. Qu'il viendra un jour prochain où je continuerai à lire des livres, mais que je ne tenterai plus d'en écrire. C'est des choses que je me dis. Simplement car j'aurai concentré mon esprit sur d'autres choses, et que je n'aurai plus la motivation pour ça, simplement plus l'envie. On nous dit toujours : il y aura toujours l'envie, tu écriras toujours. Peut-être en effet. Quentin Leclerc a écrit deux livres, et il n'en écrira plus, ce n'est pas une pensée tellement absurde, présentée de cette manière. Il accomplira peut-être d'autres choses, mais pas des livres. Parfois je me dis : je deviendrai caissier et tout le monde m'oubliera. Je dis ça, je n'en sais rien, c'est peut-être seulement une méthode pour garder la foi de l'écrit. La plupart du temps on ne sait rien et on s'attend à tout.

Voilà, je me dis ça. Mes Relevés sont aussi une occasion de me dire ça.

Je suis entré dans la cuisine car je croyais t'y avoir entendue ; mais une fois à l'intérieur, je n'ai vu personne. Quand je suis ressorti de la cuisine je n'ai plus rien entendu et j'ai éteint la lumière. J'ai remarqué après être sorti qu'une autre lumière venait de l'extérieur et éclairait la cuisine. J'ai regardé un temps la pénombre de la cuisine légèrement éclairée par la lumière extérieure, et je n'ai rien vu. J'ai appelé dans la cuisine au cas où mais personne ne m'a répondu, alors je me suis dit que tu n'étais pas là. Je suis retourné dans ma chambre et j'ai laissé la porte entrouverte au cas où j'aperçevrais quelque chose dans la cuisine. Entre ma chambre et la cuisine il y avait toute l'obscurité du salon. Après un temps, j'ai compris que tu ne serais plus dans la cuisine et j'ai fermé la porte de ma chambre. J'ai pleuré et je me suis endormi.

« La littérature apprend qu'elle ne peut pas se dépasser vers sa propre fin : elle s'esquive, elle ne se trahit pas. Elle sait qu'elle est ce mouvement par lequel sans cesse ce qui disparaît apparaît. » – Maurice Blanchot, De Kafka à Kafka.


Ce qui est difficile, quand on commence à se pencher sur les alternatives libres, c'est finalement de faire le tri dans la multitude d'options disponibles. Par exemple, pour remplacer GMail, ce ne sont pas les offres qui manquent. Mais laquelle est la plus pertinente sur le long terme ? J'utilise mon adresse actuelle depuis dix ans (c'est-à-dire mes quinze ans...), et espère pouvoir utiliser la prochaine au moins autant ; si même je n'avais plus jamais à la changer, ça serait l'idéal. Donc : choisir une solution sur le très long terme. Voici les trois solutions principales. Il y a d'abord la possibilité d'héberger le tout chez soi, en montant son propre serveur, ou en achetant une brique internet. Il y a ensuite la possibilité de s'inscrire sur un service d'emails en ligne dit libre et respectueux de la vie privée (mieux : qui crypte les messages). Il y a enfin la possibilité d'adhérer à une association locale qui promeut le libre et qui hébergera ces services pour vous (comme infini.fr, à Brest).

Une fois ce premier éclaircissement fait, il faut savoir cibler son choix par rapport à ses propres usages. Pour ma part, une utilisation certes quotidienne des emails, mais pas soutenue ; je ne travaille pas dans une entreprise, et je gère toujours mes emails au fur et à mesure de leur réception. Un webmail sommaire serait pratique pour consulter mes emails quand je n'ai aucun matériel avec moi, et c'est de toute façon, je crois, un service compris dans la plupart des offres sérieuses. Cependant, j'ai pris l'habitude de conserver et d'archiver énormément d'emails (mon webmail indique environ 4Go de données), et ça sera sans doute une habitude à perdre à moyen terme, au profit de suppressions plus régulières. M'inscire à un webmail en ligne est l'option qui me semble d'emblée la moins convaincante : pas forcément d'interlocuteur disponible, un certain flou concernant les serveurs de stockage, et peut-être même des failles dans la sécurité.

Donc, il me reste deux choix, motivés ensuite par leur coût, et leur technicité. La brique internet coûte environ 70€, plus environ 7€ de VPN par mois. En plus de mon abonnement internet (18 €), cela me fait donc un total de 25€ par mois pour un service de cryptage + un hébergement à domicile. Mais l'investissement en temps, en matériel, et en technique est plus conséquent. Adhérer à l'association Infini coûte 30€ par an, soit environ 2,5 € par mois (à peu près ce que je paye comme frais pour ma carte de crédit). En plus de mon abonnement internet, cela porte donc la facture à 20,5 € par mois pour un hébergement à distance, sans protection particulière sur ma box internet. Il y a donc des avantages et des inconvénients (financiers, techniques, etc.) qui modulent ma décision. En sachant que je suis actuellement peu souvent chez moi (c'est-à-dire une semaine à Rennes, une autre à Paris en alternance, et l'été entier à Matignon), et que je n'ai pas de grandes connaissances techniques en serveurs, quelle est la pertinence d'avoir une brique à domicile si je ne suis pas là pour la réparer si jamais elle a un problème (on ne sait jamais).

Je pense donc me diriger vers le service proposé par l'association Infini. Je leur ai déjà envoyé un email pour répondre à certaines de mes questions, et je franchirai sans doute le cap ensuite.

(Sinon, Benoit et Aurélien viennent de m'envoyer leurs corrections pour La Ville fond. Au travail.)


Je tente actuellement de supprimer les logiciels propriétaires que j'utilise au profit d'alternatives libres. À terme, quand mon Macbook Air ne fonctionnera plus (d'ici 4 ou 5 ans au mieux), j'aimerais également le changer pour une machine avec Linux (Ubuntu ?) comme système d'exploitation. Je remarque que, depuis plus de dix ans que j'utilise des ordinateurs (sous Windows comme sous Mac), je les ai toujours utilisés de manière inconséquente : sans me soucier de qui peut lire quoi ou de comment sont utilisées les données que j'y mets. Et ce sont des habitudes par rapport auxquelles je n'ai jamais pris de réel recul, alors qu'il comprend probablement 80% de mon temps.

Une autre réflexion qui m'est venue tient à mon utilisation du téléphone, et de la façon dont certains de mes usages sur l'ordinateur découlent de mes usages mobiles. Par exemple : consulter mes emails ou mes flux RSS partout. Mais il me vient à l'esprit que la plupart du temps, quand je dois utiliser mes emails en déplacement, c'est que je ne travaille pas dans de bonnes conditions, et donc que je pourrais le faire de chez moi, une fois correctement installé ; en somme : savoir segmenter la vie professionnelle de la vie personnelle. La consultation de mes flux RSS à l'extérieur est quant à elle une simple distraction quand j'ai la flemme de faire autre chose ou trop peu de temps pour ouvrir un livre. En restreignant mon usage du téléphone à des fonctions basiques (appels, messages, mobilité), je m'enlève quelques complications dans le choix des logiciels à adopter sur mon ordinateur.

J'avais déjà quelques habitudes "saines" (mon éditeur de texte html Atom, mon client FTP Cyberduck, mon client torrent Transmission, et le lecteur multimédia VLC), et j'ai pu en modifier d'autres facilement (Chrome par Firefox, Pages par LibreOffice, Feedly par l'extension Firefox Bamboo).

L'informatique public est un domaine jeune, et il me semble important (considéré que ce sont des machines qui ont sans doute un avenir très long) de mieux maîtriser la façon dont j'utilise cet outil, de développer ce savoir-faire (dans le hardware comme le software). Donc, la liste des logiciels encore à modifier, en fonction de mes usages :

Après quelques jours de recherche, je vais sans doute adhérer à l'association brestoise Infini. Cela me permettra d'avoir mon propre serveur ftp pour stocker les Relevés et pourquoi pas mes flux RSS ; mais également d'avoir enfin une autre adresse email, ce qui règlera la question Gmail pour de bon.

Ce qui m'a frappé aussitôt en faisant mes premiers changements est qu'il est très facile de modifier ses usages pour soi, mais que c'est beaucoup plus compliqué dès que cela implique une autre personne. Par exemple, pour compenser la perte de Messenger, j'ai demandé à Cécile de passer sur Jabber ; mais tout le monde n'est pas prêt à faire de même, et parfois cela restreint donc les usages, et modifie grandement les habitudes de communication. Pour Google Drive (et Docs) le même problème se pose : j'ai quantité de documents partagés dessus avec Michel, et il faudrait donc que nous changions tous les deux nos habitudes. Mais sera-t-il prêt à le faire ?


Par exemple, et c'est amusant quand on y pense, mais François Lenglet, le spécialiste du service économie de France Télévisions, n'a aucune formation en économie. Peut-être au mieux a-t-il obtenu la mention assez bien à son baccalauréat ES. Cela est d'autant plus amusant d'ailleurs que François Lenglet a été rédacteur en chef de Minitel magazine pendant un an, ce qui peut témoigner d'une expertise réelle en Minitel (plus tellement utile de nos jours). Certes, être le rédacteur en chef de Minitel magazine pendant un an n'est pas rien, mais ce n'est pas assez, je crois, pour avoir une quelconque expertise en économie. François Lenglet a écrit des articles dans des magazines et a lu des chiffres provenant de documents sérieux provenant d'organismes encore plus sérieux (comme l'OCDE, qui est un organisme économique sérieux), et ainsi il est devenu spécialiste économique. Lire des chiffres sérieux (comme ceux de l'OCDE) est apparemment suffisant pour présenter des expertises économiques à des heures de grande écoute sur le service public télévisuel et être considéré comme expert et même devenir une des personnalités du monde économique préférées des français. Personnellement, il m'est aussi arrivé de lire des chiffres dans des documents très sérieux (mais pas ceux de l'OCDE), et cela ne m'a apporté aucune expertise en économie, ni aucune notoriété auprès de mes concitoyens. Voilà pourquoi je trouve étrange que tous ces chiffres tirés de documents sérieux aient permis à François Lenglet d'obtenir une expertise en économie et de devenir même l'expert du service économie de France Télévisions. Je ferais beaucoup plus confiance à François Lenglet en ce qui concerne le Minitel que l'économie. François Lenglet gagnerait beaucoup à devenir le spécialiste du service Minitel pour France Télévisions. Sincèrement, c'est une opportunité incroyable qu'a manquée France Télévisions en ne faisant pas de François Lenglet le spécialiste de leur service Minitel, car François Lenglet était l'homme rêvé pour devenir le spécialiste du service Minitel, ce service sans aucun avenir, sans aucun temps d'antenne, ce service où François Lenglet aurait pu parler sans aucun public, sans personne pour écouter ses expertises à propos du Minitel qui, au fond, comme ses interminables et fumeuses expertises économiques, n'auraient intéressé personne.


J'adore jouer. Jouer est une plus grande passion pour moi qu'écrire. Je joue depuis plus longtemps que je n'écris. Je ne me souviens pas de la première fois que j'ai joué (ce qui prouve à quel point j'ai joué depuis ma plus tendre enfance), mais je me souviens parfaitement de la première fois que j'ai écrit (c'était sur la plage, sous un formidable clair de lune, et une adolescente de mon âge reposait sa tête sur mon épaule, et je trempais ma plume dans ses larmes qui coulaient pour je ne sais plus quelle raison). Jeudi dernier, Cécile m'a offert une formidable reproduction en Lego du sous-marin jaune imaginé par les Beatles. J'ai pris un plaisir incroyable à la construire durant la soirée du jeudi. J'ai pris un plaisir bien plus incroyable à la construire qu'à raconter ici que je l'ai construite (d'ailleurs, ce plaisir passé est modéré par le récit que j'en fais actuellement et qui me paraît tout à coup moins plaisant). À mes yeux, les Lego sont la meilleure illustration du divertissement pascalien, ou en tout cas de ce que je me souviens du divertissement pascalien depuis mes cours de français du lycée. Si Pascal avait écrit ses Pensées du temps des Lego je pense que les Lego auraient trouvé une grande place dans son chapitre consacré au divertissement. Je sais bien qu'on ne peut pas considérer les feuillets des Pensées comme des chapitres à proprement parler, même pas du tout comme des chapitres d'ailleurs, mais il me semble que ma pensée est plus claire exprimée de cette manière, en utilisant des chapitres. Je me demande ce que serait devenue l'entreprise Lego si elle avait davantage exploité le divertissement pascalien dans ses éléments de communication. Blaise Pascal et l'entreprise Lego auraient tous les deux grandement gagné à collaborer. En effet, la philosophie de l'un et le commerce de l'autre s'en seraient retrouvés renforcés. Souvent on n'ose pas lier des choses apparemment aussi anodines que les Lego à des concepts aussi profonds que ceux développés par Pascal ; et pourtant, je viens de prouver en toute simplicité que des passerelles sont possibles. Je vous invite à relire les Pensées de Pascal à la lumière de cette nouvelle clé de lecture. Ce n'est pas anodin. Comme les Lego ont inspiré Pascal ils m'inspirent aujourd'hui. Les Lego sont une des sources principales de la création littéraire. Les Lego ont quelque chose de l'origine de la vie et véhiculent toutes les questions métaphysiques essentielles. Les Lego sont comme qui dirait notre père à tous, comme Dieu lui-même, comme l'origine de toute chose et de toute vie sur la Terre notre mère.

Il y a toujours des coquilles qui traînent dans mes Relevés. Je m'en rends compte a posteriori quand parfois je relis certains paragraphes. C'est d'ailleurs pour cela que je ne relis pas ce que j'écris, pour ne pas voir toutes les coquilles que je laisse traîner derrière moi à cause de mon manque de rigueur. Il y a deux risques à manquer de rigueur en écrivant : écrire n'importe quoi, et faire des coquilles. Par exemple, je connais des personnes qui écrivent n'importe quoi mais sans faire aucune coquille, et c'est appréciable, mais ce n'est finalement pas beaucoup mieux que d'écrire quelque chose de sensé avec d'innombrables coquilles. Il faut toujours trouver un juste milieu entre le n'importe quoi et les coquilles. Le travail d'écrire est justement de trouver ce juste milieu. Souvent on entend les écrivains dire tout et n'importe quoi sur l'acte d'écrire, quand l'acte d'écrire est uniquement ce juste milieu entre les coquilles et le n'importe quoi. Duras par exemple a écrit des choses formidables sur l'acte d'écrire mais sans jamais tenir compte ni des coquilles ni du n'importe quoi. C'est en cela que l'oeuvre de Duras est incomplète (quoiqu'en disent les exégètes). Dans mes livres aussi il y a de nombreuses coquilles, mais des professionnels sont justement embauchés pour les débusquer et les supprimer (mes éditeurs, puis la correctrice). Dans Saccage il y a peu de coquilles car ils ont fait un travail remarquable pour qu'il n'y ait plus aucune coquille (bien sûr, il en reste toujours, car sinon il ne s'agirait plus de coquilles). Personne ne corrige mes Relevés. Mes Relevés sont comme qui dirait une entreprise indépendante et elle a ses limites. Parfois je me dis qu'il faudrait que je corrige chaque coquille de mes Relevés, et puis finalement j'abandonne car je me dis que tout le monde s'en fout, que de toute façon personne ne s'en rend compte, car tout simplement personne ne les lit (c'est faux, et de nombreux emails bientôt me le détromperont).

(Ce soir, j'ai remercié par email une artisane de Brest à qui j'ai acheté des sacs en voile de coton pour faire mes courses. Simplement pour lui dire : bravo pour vos sacs, ils sont superbement réalisés. Je me demandais : quelle personne a conçu les sacs dont je me servais pour emballer mes courses au supermarché ? Probablement une machine. Peut-on remercier les machines ?)


J'écris moins. Aux yeux de certaines personnes, je dois encore écrire beaucoup, voire trop, mais, au fond, je le sais : j'écris moins. J'écris moins d'abord parce que je ne sais plus tellement quoi dire, et aussi parce que je me force moins à trouver quoi dire. J'ai des pistes mais je ne les écris pas car je ne les force pas et car au fond je prends tout mon temps pour les dire, un temps bientôt si long que je finirai par ne rien dire. Je lis beaucoup de choses nouvelles qui pourraient me permettre de trouver des choses nouvelles à dire. J'achète des savons saponifiés à froid et des portes-savon en bambou et en grès et des sacs en tissu mais ils ne me font rien écrire en particulier, ils me servent juste à vivre, ce qui est en fait, je m'en rends compte à mesure que les années passent, essentiel. C'est une pensée terriblement banale et pourtant essentielle que d'acheter des savons saponifiés à froid et des sacs en tissu pour se rapprocher de quelque chose qui est vivre. Ce que je confesse est terrible car finalement j'écris moins pour acheter des savons saponifiés à froid, c'est terrible, mais essentiel dans un certain sens. C'est terrible de moins écrire pour se concentrer sur quelques savons conçus artisanalement. Est-ce qu'il y a une quelconque hiérarchie établie entre l'écriture et les savons ? Confesser moins écrire pour acheter des savons est un acte de bravoure, d'une certaine manière, c'est un acte qui s'impose, car qui oserait dire : les savons avant l'écriture, eh bien pas grand monde, cela je pourrais l'assurer. Pas grand monde n'oserait affirmer son amour des savons à ce point, au détriment de l'écriture, qui est pourtant considérée comme un des arts les plus nobles de la civilisation occidentale. Le savon n'est considéré comme pas grand chose, voire rien, le savon n'intéresse personne, sinon les personnes qui se lavent, c'est-à-dire tout le monde. Je pourrais écrire davantage sur le savon, ou même confectionner des savons. Il y a quelque chose à regarder du côté des savons, j'en suis persuadé. Mon instinct m'indique que quelque part autour du savon se trouve mon avenir. L'écriture, c'est du passé. Je vais m'investir au maximum dans le savon. Le savon sera mon salut. Il n'y aura plus que lui, le savon.


Par exemple, dans le métro, des annonces sonores nous avertissent que pour notre sécurité des agents peuvent fouiller nos sacs à tout moment. Fouiller les sacs des gens est une importante mesure de sécurité pour prévenir du terrorisme notamment. On peut cacher tant de choses dans un sac, comme par exemple des explosifs, ou des armes, ou des barres chocolatées. Les barres chocolatées ne sont pas considérées comme des armes par les agents de sécurité, et pourtant il est possible de faire des choses monstrueuses avec des barres chocolatées. Les agents de sécurité n'arrêtent personne pour port illégal de barres chocolatées. Toutes ces personnes qui circulent en liberté alors qu'elles transportent quantité de barres chocolatées dans leurs sacs, cela ne me rassure pas. Les agents de sécurité ne font décidément pas leur travail. Sous prétexte qu'ils peuvent fouiller les sacs de tous les voyageurs, ils en oublient de confisquer les barres chocolatées. Les agents de sécurité fouillent et fouillent quantité de sacs et laissent passer toutes ces barres chocolatées. Ils ne font rien pour notre sécurité. Toutes les annonces du métro sont mensongères. Désormais, je refuse que les agents de sécurité fouillent mon sac car ils ne les fouillent pas vraiment, ils jouent aux aveugles, ils jouent à ne pas voir, à ne surtout pas voir les barres chocolatées qui sont le problème principal, le coeur du problème, le danger qui nous menace tous, et qui est passé sous silence par les politiques et les médias. Je prends peur souvent d'imaginer tous ces passagers qui voyagent avec des barres chocolatées plein leurs poches et leurs sacs, c'est angoissant, terriblement angoissant, cela demande une vigilance de chaque instant pour ne pas céder à la panique, pour faire le travail que les agents de sécurité ne font pas. On ne peut plus compter sur les agents de sécurité pour nous protéger des barres chocolatés, si bien que j'en ai toujours une sur moi, au cas où, pour me défendre.

« Sans doute, ce n'est pas moi qui déterminerai de quelle manière les plaintes des Nègres se feront entendre, je dois cependant dire que leurs gémissements ont du frapper vos oreilles, comme les flots de la mer irritée battent les rochers des côtes de l'Afrique. S'ils n'ont pas été écoutés, ils ne sont pas absolument étouffés ; ils acquerront de nouvelles forces. Peut-être alors vous épouvanteront-ils. Rien ne pourra les arrêter ; les mers, les montagnes, les rochers, les déserts, les forêts ne les empêcheront pas de venir jusqu'à vous ; la bonhommie des Noirs deviendra une fureur indomptable qui renversera tout ; les coeurs les plus intrépides frémiront ; et une aveugle confiance en votre bravoure sera le dernier piège que vous tendra votre entêtement. » – Ottobah Cugoano, Réflexions sur la traite et l'esclavage des nègres.


Saccage était en lice pour le Prix Littéraire des Grandes Écoles. J'imaginais déjà recevoir un stylo Mont-Blanc et les honneurs de François-Henri Désérable (parrain du prix), honneurs suivis d'une accolade chaleureuse et fraternelle du même François-Henri, dans une salle comble, émue. Mon avenir s'en trouverait changé. Peut-être le début d'une gloire (au moins d'une reconnaissance) que, au fond, je pensais mériter. Un site internet, Zone Critique, est chargé de chroniquer les livres en lice pour rendre-compte des réunions de lecture dudit prix. L'article à propos de mon livre a été publié aujourd'hui, et je suis dans le regret de vous annoncer être, objectivement, fort mal parti pour gagner le prix (disons que si je participais à une compétition cycliste, je me trouverais actuellement à la dernière place et les deux pneus crevés ; mais rien n'est impossible !). L'article s'intitule Saccage de la littérature, ce qui, de toute évidence, ne laissait rien présager de bon. Il a été rédigé par Pierre Chardot, apparemment normalien, et féru, selon sa biographie, de la prose française des XIXème et XXème siècles mêlant littérature, politique et journalisme. Il le reconnaît cependant volontiers : Peut-être un poil passéiste, j’endosse sans complexe le costume étriqué du chroniqueur d’arrière-garde. Pour faire bref : Pierre n'a pas tellement aimé mon livre, si ce n'est qu'il a pu s'adonner à divers exercices d'écriture suite à sa lecture, ce qui n'est pas tout à fait rien. Songeant à en finir définitivement avec la littérature et ma vie suite à cette terrible chronique, j'ai tout de même, dans un geste de désespoir, tapé le nom de mon bourreau sur Google. Je tombe alors sur un article de Ouest-France titrant Figure de l'athlétisme, Pierre Chardot est décédé. Comment ?! On lui enlevait l'opportunité de compulser avec un plaisir coupable les pages de mon second roman à paraître en septembre prochain ?! Comment ?! Il était une figure de l'athlétisme ?! C'en était trop de malheur dans une seule journée... Fort heureusement, en précisant ma lecture de cette brève sportive, je me suis rendu compte qu'il s'agissait (ouf !) d'un homonyme. Pierre était vivant. Pierre n'avait aucunement pratiqué l'athlétisme. Pierre allait à nouveau bénéficier du loisir de remettre quelques balles dans son fusil pour partir à l'attaque. Un plaisir que je m'en serais voulu de lui enlever.

Dans le parc du Luxembourg, en ouvrant la poche avant de mon sac à dos, j'ai constaté qu'on m'avait volé mon stylo. Plutôt, j'en ai déduit qu'on m'avait volé mon stylo car il ne se trouvait plus dans la poche avant de mon sac à dos, ou en tout cas, plus honnêtement, je ne le voyais plus. Quand on ne voit plus son stylo dans la poche avant de son sac à dos, c'est souvent qu'on l'a perdu, ou qu'on se l'est fait voler, ou qu'on l'a prêté (plus rarement). Je ne me souvenais pas avoir perdu mon stylo, car je ne m'étais pas rendu compte de sa perte plus tôt, et pourtant cette poche je l'ouvre souvent, et pourtant j'en inspecte souvent le contenu. C'est donc une piste que j'ai vite (aussitôt) abandonnée. Je me demandais également pourquoi on m'aurait volé ce stylo. Ce n'était pas un stylo tellement précieux, c'était un cadeau qu'on avait offert à Cécile et que elle-même m'avait offert, et dont je me servais principalement pour écrire des recettes de cuisine dans un cahier prévu à cet effet. Parfois je m'en servais également pour noter des informations dans un carnet, mais rarement, car je me sers très peu de mon carnet, voire pas du tout, si bien que je me demande souvent pourquoi j'ai avec moi un carnet qui ne me sert à rien, au fond. Ensuite, je me suis dit que peut-être pour moi ce stylo n'était rien, mais que quelqu'un aurait pu le croire précieux (ce qu'il n'était pas, même pas symboliquement). En sortant du parc du Luxembourg, je me suis dit que ça n'était pas très grave, que c'était l'occasion pour moi d'acheter un crayon à papier, crayon que je voulais acheter depuis un certain temps mais que, pour certaines raisons écologiques, je différais, attendant que l'encre de ce stylo arrive à terme. Une fois sur le quai du RER B, j'ai vérifié à nouveau dans la poche avant de mon sac à dos, et il s'est trouvé que mon stylo était en fait coincé dans un recoin de cette poche pourtant petite, et qu'il n'avait été ni perdu ni volé ni prêté, et qu'il ne s'était au fond rien passé, que tout ce qui précède devait être oublié.

Éric-Emmanuel Schmitt, invité (encore !) sur le plateau de La Grande Librairie pour présenter son énième merde dont le titre m'échappe, a pu déclarer en toute décontraction : « Que quelqu'un soit impressionné encore par le Nouveau Roman, par le diktat du Nouveau Roman, ça m'a touché. Moi je pensais que c'était... Je suis pas en train de mépriser les auteurs en question, mais, je veux dire, je trouve que comme école littéraire, ça s'arrête dans les années 70 quand même. » Il va sans dire que Simon, Sarraute, Robbe-Grillet, Pinget, Ollier, Butor, Beckett, Ricardou, et Duras, du lointain tréfond de leurs années 70 où ils sont restés pour toujours englués, saluent bien bas ce con définitif.

Ne pas oublier de nommer un personnage Chevalier.


Le constat était : Je ne peux plus écrire de poésie. Donc : que faire après la poésie ? Donc : Écrire après la poésie, sous quelle forme ? Donc : Tentatives multiples pour dépasser cette poésie que je ne peux plus écrire. Donc : La Ville fond est une de ces tentatives.

Tombant sur le profil Facebook d'un auteur français (rappelez-moi de ne plus jamais faire ce genre de choses ; auteur que je n'ai par ailleurs jamais lu), je lis ces quelques phrases, écrites de sa main : « N'oublions pas que partout, l'athéisme progresse. N'oublions pas que, sur le long terme, l'humanité se débarrassera des religions. J'ai dit : sur le long terme. » Le message, en tant que tel, pourrait presque être lu comme une profession de foi. Je ne sais pas en quoi la disparition des religions est forcément une bonne chose. Ou plutôt : en quoi l'athéisme résout les questions que posent les religions. Je ne sais pas pourquoi il faudrait se débarrasser absolument des religions pour y mettre à la place l'athéisme. L'athéisme contemporain ne me paraît pas résoudre grand-chose, et je suis pourtant moi-même athée. Mon athéisme quotidien n'apporte aucune réponse satisfaisante aux questions que posent les religions. J'apprécie le fait que d'autres personnes croient, car elles sont sur d'autres pistes pour résoudre les questions que posent les religions que moi, athée ; et je ne pense pas vouloir d'un monde uniquement fait d'athées. Il me semble que la haine des athées pour les religions touche de manière plus globale encore la haine de la spiritualité, ce qui est épouvantable. Que certaines personnes puissent au moins croire est une chose salutaire tant parfois elles n'ont pas grand chose d'autre pour affronter l'idée de vivre. Je n'envisage pas l'athéisme comme une fin en soi. L'athéisme ne rend pas forcément plus libre s'il délivre des religions pour plonger dans le consumérisme, par exemple. L'athéisme est encore une croyance car elle est la croyance qu'aucun dieu n'existe. L'athéisme n'est pas une étape vers la non-croyance ; elle est toujours un positionnement de croyance par rapport aux religions. L'athéisme pourrait être une religion. La religion de ceux qui ne croient pas (croient donc ne pas croire).

Il est possible que Récit d'un avocat, d'Antoine, lu en 2018, n'ait plus du tout le même sens.

« Voici qu'il te semble pénible et nul de te souvenir que, — sous quelques tours, à peine révolus dans l'attract circulaire de ce soleil déjà piqué, lui-même, des taches de la mort, — tu es appelé à quitter pour jamais cette bulle sinistre, aussi mystérieusement que tu y es apparu ! Et voici qu'elle te représente maintenant le plus clair de tes destinées. » – Auguste Villiers de l'Isle-Adam, L'Ève future.


Dans une revue littéraire en ligne qui a pourtant bonne réputation, je lis cette phrase, à propos du dernier roman de Christian Oster, La vie automatique : « Il alterne les phrases courtes et les phrases plus longues, soulignant les mouvements et les changements qui animent le narrateur. » Hm. Alterner les phrases courtes et les phrases plus longues, voilà une astuce à laquelle je n'avais jamais pensé.

Par exemple, quand on y pense, le plastique, on ne s'en servait presque pas avant la Seconde Guerre Mondiale, voire pas du tout, et ce n'est qu'après qu'on s'est mis à concevoir tout un tas d'objets en plastique, de plus en plus d'objets différents toujours en plastique, bientôt même jusqu'à délaisser nombre d'autres matériaux bien plus solides et sains pour le plastique qui est un matériau pratique mais cher en ressources et polluant et pas du tout dégradable et mauvais pour la santé. Disons que le plastique a tout au plus soixante ou soixante-dix ans d'existence et pourtant il a fait en si peu de temps des dommages incroyables sur l'environnement. Disons qu'il a suffit de seulement soixante ans pour détruire absolument l'éco-système entre autres à cause du plastique. Toutes les brosses à dents en plastique utilisées jusqu'à ce jour existent encore quelque part car elles n'ont pas eu le temps de se dégrader naturellement, car le plastique est un matériau infernal car il met des centaines d'année à disparaître et qu'on peut à peine le recycler. Le plastique transmet toutes ses bactéries à la nourriture et pollue la nourriture quand on la stocke dans tel récipient en plastique, et encore davantage si on fait chauffer cette nourriture dans ce même récipient en plastique, même l'eau, le plastique pollue absolument tout, le plastique est véritablement un matériau dégueulasse quand on y pense, quand on s'éloigne un peu du plastique on se demande quand même pourquoi il y a tant de plastique partout. Tout est en plastique. On est à ce point obsédés par le plastique qu'on a oublié que des matériaux comme le bois le verre ou l'inox existaient, on a tout oublié pour le plastique et de fait on a tout construit en plastique pour s'auto-détruire. Si on n'avait pas inventé le plastique je ne sais pas s'il nous aurait beaucoup manqué mais en tout cas il n'y aurait pas tant de brosses à dents inutiles et usagées n'importe où dans le monde qui attendent de se dégrader et ne se dégraderont jamais. Tourner le dos au plastique est un combat de chaque instant et on se rend pas compte à quel point tout le monde désormais veut que vous achetiez du plastique et utilisiez du plastique et on est obligés de se battre pour dire non au plastique, ce qui peut sembler idiot ou ridicule mais est véridique, le plastique est un combattant redoutable, il est comme le pire des combattants, il est partout, il est aimé de tous, il détruit chaque parcelle de terre et accumule les brosses à dents au sommet de décharges infinies, décharges qui seront bientôt dans peut-être soixante ans à peine nos lits. Il faut s'y faire.

L'Ève future est un de ses livres tellement obsédé à détailler comment son principe marche qu'il en oublie de le faire marcher (Verne le fait aussi).

Parfois, quand je me sèche dans ma baignoire, j'imagine que mon pied glisse sur le rebord alors que j'en sors, que mon corps bascule vers l'avant et que je heurte ma tête contre le lavabo ou le mur ou le sol (ou les trois) ; en somme, je me projette mort, et je ne sais pas tellement bien pourquoi.


Par exemple, obtenir le prix Goncourt pour son premier ou deuxième roman est une plaie. Alexis Jenni, lauréat en 2011 pour son premier roman L'Art français de la guerre (roman moyen au demeurant, méritant donc de facto ce prix distinguant chaque année un roman moyen au demeurant), en est la preuve. Le prix Goncourt lui a sans doute permis de s'offrir une maison ou de finir de rembourser le prêt de celle dans laquelle il vivait déjà. Depuis, il a déjà publié six livres (romans et essais) dont évidemment tout le monde se fout puisqu'il a déjà obtenu le prix Goncourt, qu'il ne peut plus l'obtenir une nouvelle fois, qu'il ne sera jamais plus dans la course, et que donc, de fait, son oeuvre n'a plus vraiment d'importance, plus vraiment d'objectif, d'intérêt. Les journalistes ont bien d'autres chats à fouetter que tous ces livres qui ne servent pas à la grande conversation médiatique du contemporain. Une fois le Goncourt obtenu, on peut aisément changer de carrière, ou trouver quelques astuces, comme Romain Gary, qui a compris qu'une fois le prix Goncourt obtenu le mieux à faire était de l'obtenir à nouveau ; ou comme Julien Gracq qui, en le refusant en 1951, demeurait toujours aux yeux des journalistes comme le potentiel lauréat pour une oeuvre future, toujours potentiellement en course, intact. Et si encore le cas d'Alexis Jenni restait isolé, mais ce n'est malheureusement pas le cas. Jonathan Littell avait 39 ans lorsqu'il a obtenu le prix Goncourt en 2006 pour son deuxième roman Les Bienveillantes (pour connaître mon avis sur la qualité du roman, voir la première parenthèse plus haut). Il a depuis écrit huit fictions et essais dont tout le monde se fout également pour les mêmes motifs que ceux ayant touché l'oeuvre en cours d'Alexis Jenni. Leïla Slimani, lauréate en novembre dernier et à 35 ans du prix Goncourt pour son deuxième roman Chanson douce suit avec une courte avance le chemin de ses prédécesseurs. Il ne fait aucun doute que son oeuvre empruntera leur droite lignée, à savoir l'indifférence et le désintérêt pour ne finalement plus devenir qu'un nom parmi d'autres dans la conséquente liste de lauréats disponible sur la page Wikipédia du prestigieux prix. Obtenir le prix Goncourt assure l'argent pour s'offrir la maison dans laquelle se cloître, attendre et mourir ; on se demande pourquoi ne pas s'offrir directement le caveau. Le prix Goncourt permet d'abandonner sitôt obtenu l'ambition de toute une vie. Le point commun des trois lauréats cités ici est d'être publiés aux éditions Gallimard, dans la collection Blanche, ce qui n'est malheureusement pas un très bon signe pour la postérité des auteurs de cette maison.

Quand j'ai mal au dos, pour me soigner, j'attends, jusqu'à ce que finalement la douleur passe (je ne sais pas comment ; passe-t-elle vraiment ?)

Je lis d'un roman qu'il est une seringue d'amour. Étonnant.

(Bram lisait son journal quand il s'aperçut qu'il était en retard. Bram s'aperçut de son retard après avoir consulté sa montre et non en lisant son journal. Bram avait été à ce point distrait par la lecture de son journal qu'il en avait oublié de consulter sa montre et de vérifier l'heure si bien qu'il s'était mis bêtement en retard, bêtement et absolument en retard. Bram replia à la hâte son journal, débarrassa sa vaisselle dans l'évier et s'empressa d'enfiler sa veste. Puis il mit un temps infini à retrouver ses clés, qu'il retrouva finalement, par chance se dit-il, dans une des poches inutilisées de sa veste. Il se précipita à l'extérieur et referma la porte d'entrée derrière lui avant de se diriger d'un pas rapide vers son arrêt de bus.)


Par exemple, sur un plateau de télévision, un syndicaliste policier a pu déclarer (et c'est là tout le privilège des syndicalistes policiers) que, pour interpeller un Noir, Bamboula était à peu près convenable, ce à quoi la journaliste lui répondit que non, ce n'était pas convenable, et le syndicaliste policier de s'insurger alors que, quand on les traite eux d'enculés de flic ça n'était pas tellement convenable non plus. Car en effet, à l'insulte répond l'insulte, et le policier formé le sait bien car il ne peut s'empêcher de répondre à l'insulte par l'insulte, car il est après tout un professionnel, et quel professionnel n'insulte pas dans le cadre de son travail, car quel professionnel peut contenir son sang-froid en toute circonstance, et ne s'autorise pas parfois un petit Bamboula (qui est, rappelons-le, tout de même convenable), quand lui-même se fait traiter d'enculé de flic par des citoyens (à juste titre) en colère. Car sans doute durant la formation pour devenir policier n'apprend-on pas qu'il n'est pas bon d'attiser la haine en propageant plus de haine encore, car sans doute est-ce là peut-être du trop bon sens, ou peut-être pas une réalité de terrain, ou peut-être pas une réponse adaptée aux menaces constantes dont les policiers sont les cibles, et qu'il faut forcément insulter car insulter apaise les tensions et permet d'y voir plus clair et de démontrer qu'on est un professionnel non grâce à son cerveau et grâce à la parole mais plutôt grâce à son gilet pare-balles et son fusil de précision. Car à quoi bon les gilets pare-balles et les fusils de précision si on a la parole et le cerveau, à quoi bon tout ce qui fait le sel du métier de policier, son attrait, sa passion, c'est-à-dire les armes et la domination. Car à quoi bon dévenir policier si on ne peut s'autoriser un petit Bamboula de temps en temps, comme on s'accorde dix minutes de sieste discrètes au bureau. À ce rythme-là, autant devenir plombier (rires), autant devenir éboueur (rires redoublés), si on ne peut même plus exercer son métier de policier comme on l'entend. Jusqu'à quel point l'insulte par des professionnels de la sécurité peut-elle être tolérée, voilà à vrai dire la véritable question, jusqu'à quel point peut-on ne pas se contenir et perdre tout sang-froid sans être jugé et puni, voilà à vrai dire l'autre véritable question, à quel point en ces temps d'injustice et de racisme et de honte peut-on ou doit-on faire justice soi-même, voilà à vrai dire le coeur du problème.

Si on ne nous donne pas le temps de correctement parler, à quoi bon parler.


Par exemple, on ne fait plus tellement attention que le jus d'orange qu'on achète au supermarché (celui produit par de célèbres marques alimentaires dont on peut voir à l'occasion les publicités à la télévision), n'est pas vraiment du jus d'orange, pas tout à fait du jus d'orange, à peine du jus d'orange si on veut être honnête, surtout de l'eau, beaucoup d'eau et très peu d'orange. On s'habitue pourtant à boire ce jus d'orange qui n'en est pas et à le qualifier de jus d'orange. C'est une erreur de langage que de nommer ce mélange d'eau et de conservateurs jus d'orange, car le jus d'orange, et on s'en rend bien compte quand on en presse une (d'orange) pour la boire, ça n'a rien à voir avec ce que ces marques célèbres nous vendent, ça n'en a ni le goût ni la consistance ni les bienfaits, c'est comme qui dirait une autre boisson, comme qui dirait complètement autre chose. Alors qu'est-ce au juste que ce jus d'orange disponible en supermarché, qu'est-ce au fond que ce mélange étrange et chimique, sinon un non-jus produit à partir de non-oranges, sinon finalement un incroyable mensonge uniquement destiné à nous faire croire à la chose que l'on achète, adhérer à ce produit qui n'est pourtant rien de ce qu'il indique sur son emballage, sinon rien qu'un ensemble étrange que nous consommons par aveuglement et par paresse et par pauvreté. Ne sommes-nous pas chaque jour nourris de produits étranges que notre pauvreté et notre paresse nous contraignent à consommer, ne sommes-nous pas chaque jour un peu plus trompés par la publicité et la volonté de profit des grandes marques alimentaires, ne sommes-nous pas chaque jour un peu plus conditionnés par les célèbres marques alimentaires pour oublier le goût et de la saveur du jus produit par quelques quartiers d'oranges pressées ?

Le capitaine apprit à la magicienne qu'auparavant toutes les îles de l'archipel ne formaient qu'une seule et même île, une seule île qui réunissait tous les climats et reliefs de l'archipel en un même territoire, une seule île désormais fendue en de multiples endroits, de multiples frontières, par la montée des eaux, par la submersion progressive des glaciers, et dont les morceaux depuis s'éloignent à chaque instant davantage, si bien que le capitaine n'est plus sûr, confia-t-il à la magicienne, de pouvoir toujours naviguer entre les îles sur le cargo Marécage, de pouvoir toujours transporter les habitants et les marchandises, car peut-être un jour y aura-t-il trop de distance entre chaque île, peut-etre seront-elles chacune isolée absolument, et peut-être sera-t-il obligé alors d'abandonner le cargo au milieu de la mer et de prendre sa retraite ; peut-être faudra-t-il pour les insulaires inventer un autre moyen de transport et oublier le cargo Marécage.

Le capitaine demanda à la magicienne si à tout hasard elle ne connaissait pas un sort capable de, comment pourrait-il le dire exactement, recoller les îles de l'archipel entre elles, les faire se rejoindre, enfin, il ne savait pas s'il était bien clair, refaire de toutes ces îles éparses l'unique et grande île qui avait été comme leur mère à toutes. La magicienne lui répondit simplement qu'elle ne pouvait rien transformer de ce qui avait résulté de l'ordre naturel des choses, quand bien même cet ordre serait la destruction et l'isolement ; qu'elle était incapable, interdite même, de modifier l'empreinte prévue par les mouvements terrestres, comme elle était interdite d'inverser l'expansion des étoiles dans l'espace pour revenir aux origines de l'univers, vers cet éclat disparu de la formation des mondes.


Par exemple, l'immunité est un concept extrêmement pratique pour devenir en toute sécurité un hors-la-loi. Beaucoup de hors-la-loi ne le seraient pas s'ils ne pouvaient bénéficier de l'immunité. Hors-la-loi est en effet un choix de carrière hasardeux pour quiconque ne peut bénéficier d'une immunité de longue durée, à moins d'être lourdement armé et barricadé dans un manoir gigantesque gardé par de gigantesques gardes eux-mêmes lourdement armés. Souvent les hors-la-loi du quotidien n'ont ni la carrure ni l'état d'esprit pour être lourdement armés, ce qui requiert un état d'esprit violent allant de pair avec toutes ces armes lourdes. Beaucoup de hors-la-loi bénéficiant d'une immunité sont présidents de la République ou ambassadeurs ou députés, des postes pratiques et idéalement situés dans la ville pour commettre tout un tas de crimes ignorés. Souvent les citoyens ignorent que tel hors-la-loi est leur président de la République, et ils ne s'en rendent compte que bien après, et ils se disent  : ah, tout de même, qui aurait pu imaginer que ce hors-la-loi deviendrait notre président, et ils s'indignent qu'un tel hors-la-loi ait pu être président (par leur faute, ce dont ils s'indignent moins). L'immunité des hors-la-loi présidents est un phénomène mondial, ce qui prouve tout l'intérêt qu'ont les hors-la-loi à devenir président de la République, profession pourtant très difficule d'accès. Souvent les hors-la-loi préfèrent devenir dictateur, ce qui prend beaucoup moins de temps. Il n'y a malheureusement pas assez de postes de président de la République ou de dictateur pour tous les hors-la-loi dans le monde, il y a même, on pourrait dire, une vraie pénurie de métiers immunisés, ce qui empêche nombre de hors-la-loi d'exercer leur profession comme ils le souhaiteraient, ce qui empêche la création d'emplois de hors-la-loi, et entraîne donc le chômage, un chômage immense compte-tenu de la quantité d'apprentis hors-la-loi dans le monde. Être président de la République pour un hors-la-loi est vraiment une situation idéale car même une fois passé le mandat de président, le hors-la-loi, grâce à des indemnités multiples, gagne toujours de l'argent (ce qu'un hors-la-loi adore) ; mais il n'est plus aussi bien immunisé, et risque d'être condamné par la justice à des peines qu'il ne purgera pas (quel soulagement !). Cependant, même une fois son immunité perdue, le hors-la-loi ancien président de la République bénéficie d'une autre aide : l'impunité. Mais attention à ne pas confondre l'immunité et l'impunité, qui elle profite à bien plus de catégories sociales comme, entre autres, les policiers, les juges, les députés, et est donc beaucoup plus égalitaire, beaucoup plus juste.

Pour Cargo Marécage, j'avais envisagé un temps que la magicienne vive seule sur une île, et que toute l'action se déroule sur le continent à proximité. Finalement, je pense opter pour l'archipel, qui permet à la fois de mieux mettre en mouvement le cargo, et de m'éviter de construire l'imaginaire d'un territoire entier. Cet archipel aurait la forme d'un archipel polaire sans son climat extrême.


Par exemple, quand vous vous faites tabasser par un policier, il y a de grandes chances en fait pour que vous ne vous fassiez pas tabasser par un policier, que le policier n'y soit pour rien, que ni lui ni ses collègues n'aient rien vu ni rien entendu. Il y a même de grandes chances que vous ayez halluciné, comme les policiers pourront plus tard le déclarer au juge, et c'est en effet une possibilité car les policiers vous ont tabassé à un tel point que vous en avez perdu la notion du temps et de l'espace. Quand les policiers vous tabassent il y a de grandes chances pour que finalement ils ne vous tabassent pas, qu'ils vous tabassent tout en ne vous tabassant pas. Les policiers ont tout un arsenal pour tabasser sans en avoir l'air, comme par exemple des matraques téléscopiques qui font comme si elles ne frappaient pas, ou des fusils flashballs qui font comme s'ils ne laissaient aucun hématome ni aucune éraflure ni ne crevaient aucun oeil. C'est un arsenal extrêmement sophistiqué que seuls les policiers ont le droit de posséder, car si chaque citoyen pouvait tabasser sans tabasser tous seraient immédiatement condamnés par la justice pour violences et tentative d'homicide. Les policiers doivent être très prudents et aguerris pour ne jamais avoir l'air de tabasser, c'est une vigilance de chaque instant. Attention : quand bien même les policiers ne vous tabasseraient pas, ils vous tabassent ! Il arrive que les policiers tabassent sans tabasser en public, et alors les citoyens qui circulent autour d'eux filment ces tabassages qui n'en sont pas, mais sont aussitôt empêchés par les policiers qui ne veulent pas que leur technique ancestrale de tabassage sans tabasser soit divulgée ainsi au tout venant et entraine d'importantes brèches dans la sécurité du pays. Chaque pays du monde maîtrise une arcane de la violence apparente. Par exemple, les états-uniens sont extrêmement compétents pour tuer les Noirs sans en avoir l'air. Ce savoir comme toute marchandise s'exporte mondialement et notamment en France. J'en veux pour preuve le décès en juillet dernier du jeune Adama Traoré qui, après avoir été tabassé par des policiers sans qu'ils aient eu l'air de le tabasser, puis secouru à l'heure prévue par des secours en retard, puis menotté sans que les menottes ne l'entravent tout à fait, est finalement bien mort au bout du compte, tout à fait mort et tué par le tabassage méthodique des policiers qui n'en était pourtant pas un, ou du moins (et c'est là qu'on comprend toute la subtilité de cet art) pas tout à fait un.

« Si vous voulez donc être homme en effet, apprenez à redescendre. » – Jean-Jacques Rousseau, Julie ou La Nouvelle Héloïse.


Le garçon la nuit imitait les gestes de la magicienne et, bien qu'il n'y eut en lui aucune magie, bien qu'il soit incapable de lancer le moindre sort, bien qu'il soit le plus anodin des garçons aux côtés de la plus importante des magiciennes, bien qu'il n'y eut aucun espoir qu'un jour il puisse produire une quelconque étincelle, il s'acharnait chaque nuit et s'entrainait chaque nuit dans l'espoir de produire lui aussi cette magie unique que la magicienne maîtrisait. Chaque soir, le garçon s'éloignait discrètement du campement et partait s'entraîner dans la nuit et personne ne le voyait. Parfois la nuit il s'entrainait et quelqu'un qui par hasard passait par là le voyait s'entraîner et s'amusait de ce garçon gesticulant dans la nuit. Alors l'inconnu passant par là saluait le garçon qui tout honteux s'en retournait en courant vers le campement et s'endormait dans son duvet. Plusieurs fois le garçon crut qu'il avait produit un sort, mais il s'agissait soit de la fatigue soit de l'obscurité qui l'avaient trompé. Un soir, alors qu'il s'entrainait, le garçon s'aperçut que des hommes discutaient non loin de là. Il s'approcha des voix des hommes et vit un groupe de cinq ou six hommes discuter ensemble, mais de manière à ce que personne ne les entende, en restreignant la portée de leur voix le plus qu'il leur était possible. Le garçon, imaginant que ces hommes en avaient après la magicienne, courut jusqu'au campement pour avertir cette dernière. Encore à moitié endormie, la magicienne répondit au garçon qu'ils viennent, qu'elle les attendait, puis elle tourna le dos au garçon qui, encore peu au fait de l'étendue des pouvoirs de la magicienne, s'assit en tailleur à ses côtés et attendit que le jour se lève.

Par exemple, dans le train, il arrive que les voyageurs se lèvent alors que le véhicule est dans un virage, ce qui les déséquilibre tout à fait, car souvent les voyageurs ne font pas attention à la force d'attraction des trains et oublient qu'ils sont dans un véhicule lancé à plusieurs centaines de kilomètres à l'heure sur des rails et agissent finalement comme s'ils n'étaient pas dans un train, c'est-à-dire inconsidérément. Souvent les voyageurs dans les couloirs des trains manquent de tomber sur les autres voyageurs confortablement (ou non) assis, et parfois ne manquent pas mais tombent absolument, de tout leur long et de tout leur poids sur les voyageurs assis qui eux n'ont rien demandé et ne comprennent pas pourquoi ces voyageurs debouts n'anticipent pas mieux leurs mouvements et leurs tombent ainsi dessus, mais finalement les voyageurs assis excusent les voyageurs debouts en redoublant de formules de politesse, ce n'est rien, ça arrive, formules de politesse que les voyageurs debouts renvoient aux voyageurs assis avec honte et détresse. Parfois il arrive que les voyageurs tombent alors qu'ils reviennent du wagon-bar et ont dans les mains un café ou un repas conservé dans un pochon en carton ou en plastique et renversent le café et/ou le repas sur les voyageurs assis qui cette fois sont à la limite de l'infractus car souvent ces cafés et/ou repas tombent non seulement sur eux mais également sur leur matériel informatique qui leur a coûté une fortune et qui se retrouve ruiné et détruit instantanément (effaçant du même coût leurs tableurs comptables ou leurs diaporamas de présentation ou leurs oeuvres littéraires en devenir, voire les trois en même temps si jamais le voyageur ou la voyageuse assis(e) est un ou une jeune comptable aux aspirations artistiques, comme on peut en rencontrer dans les romans de Michel Houellebecq ou dans les films de Cédric Klapisch). Souvent l'astuce consiste à avancer dans les couloirs des trains en se reposant (cognant) sur les dossiers des voyageurs assis, qui eux peuvent encaisser le poids du voyageur debout sans protester, car ils sont conçus entre autres pour cela. Il y a chez les voyageurs debouts qui tombent une réelle faculté pour éviter les dossiers des sièges qui est proprement fascinante, proprement inouïe, proprement déprimante, scandaleuse. S'ils ne sont pas assurés, ils peuvent ramper, au moins.

Par exemple, quand on n'a pas grand-chose à dire, on peut se taire.

Suite au transport de la machine à laver (cf plus bas), le blocage de mon dos, qui ne concernait jusqu'alors que la région des lombaires, s'est aggravé et étendu jusqu'au milieu de mon dos qui me fait désormais affreusement mal la journée et même la nuit quand je suis allongé (songer à prendre rendez-vous chez l'osthéopathe).


J'ai fini Fort comme la mort. Le personnage principal, un vieil artiste, tombe amoureux de la mère puis, dix ans plus tard, de la fille, car il croit voir dans la fille la mère, mais la mère est persuadée qu'il ne voie dans la fille que la fille, ce que lui nie (la fille, elle, s'en fout). Ça badine à fond, et finalement l'artiste meurt écrasé par un fiacre. En regardant la biographie de Maupassant, j'ai remarqué qu'il avait écrit toute son oeuvre en dix ans, de 1880 à 1890. Six romans et des dizaines de nouvelles, en dix ans.

Par exemple, j'ai reçu un courrier de la banque HSBC qui m'informe que mon épargne, plus précisément mon épargne salariale, m'a rapporté 7,86€. Le siège français de la banque HSBC se trouve à La Défense, Paris. Je n'ai pas moi-même ouvert un compte dans la banque HSBC, c'est la maison d'édition Flammarion qui l'a fait pour moi, quand bien même je n'avais rien demandé. J'ai pendant un temps lu des manuscrits épouvantables pour Flammarion et à cette occasion ils m'ont ouvert un compte dans la banque HSBC. Certains de ces manuscrits épouvantables que j'ai d'ailleurs refusés ont été publiés dans d'autres maisons d'édition par la suite mais ça ne les a pas rendus moins épouvantables (j'ai été vérifier). Certains auteurs ne se doutent même pas que j'ai pu lire leurs manuscrits en travaillant chez Flammarion et les refuser. J'aurais préféré que Flammarion me paie davantage pour chaque manuscrit lu plutôt qu'ils ne m'ouvrent un compte inutile dans la banque HSBC. Savoir que je détiens 7,86€ dans la banque HSBC ne m'est pas d'une grande aide car je ne sais aucunement comme retirer cette somme à la banque HSBC ni n'ai l'occasion de me rendre dans les prochaines années à la Défense, quartier désagréable où on ne se sent bien qu'une fois parti. La Défense est aussi le quartier où se trouve la SACEM, organisme qui m'a versé ces trois dernières années environ 10 000€ et au siège duquel je ne me suis pourtant rendu qu'une seule fois. Alors pour 7,86€. Payer le trajet jusqu'à la Défense pour retirer 7,86€ me coûterait bien plus que 7,86€, qui est une somme à la fois ridicule et considérable de nos jours. Je n'ai trop su quoi faire de ce relevé patrimonial d'épargne salariale si bien que je l'ai rangé dans un trieur avec d'autres papiers concernant ma banque. Ces 7,86€ sans doute n'appartiendront jamais à personne, sinon à la banque HSBC, et sont comme 7,86€ inutiles, comme 7,86€ gâchés, et gâchés davantage un peu plus chaque année qui passe, car cette somme épargnée ne cesse de croître, et bientôt je pense, dans quelques dizaines d'années, deviendra même considérable, à moins que la banque HSBC ne disparaisse dans quelques dizaines d'années, ce qui risque à vrai dire sans doute probablement d'arriver compte-tenu de l'état compliqué du monde actuel.

Toutes mes plantes dépérissent. Mon ficus n'a plus une feuille sur ses branches. Je ne sais pas m'en occuper, les soigner. Je veux les arroser je les noie.


Hier soir, j'ai rêvé que mon grand-père, avant de mourir, avait un sursaut d'énergie qui nous donnait l'impression qu'il n'allait justement pas mourir. Pendant un moment, j'ai cru que réellement, avant de mourir, il y a de cela une dizaine d'années, il avait eu un sursaut d'énergie avant de mourir. Seulement, je crois qu'il s'agissait d'un autre rêve passé, que mon grand-père n'a jamais connu aucun sursaut d'énergie avant de mourir, que la maladie l'a progressivement rongé et abattu et immobilisé dans un lit d'hôpital puis dans un autre lit d'un plus petit centre hospitalier, qui est comme un hôpital mais en moins inquiétant pour les visiteurs et plus définitif pour les patients. J'ai donc tour à tour rêvé que mon grand-père avait eu un sursaut d'énergie, et de la possibilité même qu'il ait pu avoir un sursaut d'énergie, que cela soit vrai.

Par exemple, quand j'entends un bruit étrange dans la nuit je me lève pour voir ce qui se passe. Depuis mon salon, j'ai une bonne vue sur la rue qui me permet de voir ce qui se passe et quel est ce bruit étrange. Parfois il se trouve que le bruit étrange provient de l'intérieur de mon appartement mais par réflexe je regarde par la fenêtre du salon. Quand je me réveille au milieu de la nuit je suis encore ensommeillé et déboussolé et parfois il est possible que j'hallucine les bruits étranges et c'est pourquoi je ne vois rien dans la rue par la fenêtre du salon. Il arrive également que le bruit étrange se produise mais que je ne l'entende pas et que donc je ne me lève pas et que donc on en viendrait à se demander si le bruit étrange a bien existé si je ne l'ai pas entendu et ne me suis pas levé. Le bruit étrange peut venir de l'alarme incendie défectueuse et alors je désactive l'alarme incendie défectueuse pour qu'elle ne me dérange pas le reste de la nuit. Je vérifie bien avant de la désactiver si l'alarme incendie est défectueuse sinon je pourrais mourir dans un incendie et ne jamais être indemnisé par les assurances pour cette mort par incendie car mon alarme aurait été désactivée (comble : par moi-même). Désactiver l'alarme incendie est très risqué par rapport aux assurances mais non par rapport aux incendies, qui ne sont à l'ordre du jour toujours pas empêchés par les alarmes incendie. Les alarmes incendie en somme nous avertissent qu'on va mourir dans un incendie mais ne nous protègent pas des incendies. Il faut savoir se réjouir de cette information au moment de mourir car après tout on aurait aussi bien pu ne rien vous dire.

« On n'y songe jamais, pourtant ; on ne regarde pas autour de soi la mort prendre quelqu'un à tout instant, comme elle nous prendra bientôt. Si on la regardait, si on y songeait, si on n'était pas distrait, réjoui et aveuglé par tout ce qui se passe devant nous, on ne pourrait plus vivre, car la vue de ce massacre sans fin nous rendrait fous. » – Guy de Maupassant, Fort comme la mort.


Par exemple, il y a beaucoup de livres qui sont publiés aujourd'hui que je trouve épouvantables, vraiment absolument horribles, inutiles et médiocres, et qui mériteraient sincèrement de n'être pas publiés. Ce sont des livres que je ne lis jamais en entier car sinon la colère me dévorerait et le désespoir également, alors je me contente seulement de feuilleter les premières pages et déjà la colère et le désespoir m'accablent et je me demande qui a eu l'idée de publier de telles atrocités, quels comités de lecture ont pu approuver de telles décisions, quels professionnels formés et aguerris ; atrocités qui, de plus, tristement, seront médiatisées et saluées par des critiques littéraires aussi atroces que les livres atroces qu'ils saluent. Je n'avais jamais imaginé qu'il y ait tant de livres médiocres sur les tables des librairies mais il m'a pourtant fallu me rendre à l'évidence : le moindre livre que j'ouvrais pour feuilleter ses premières pages se révélait épouvantable et terrible et je me demandais si je lisais bien ce que j'étais en train de lire, s'il n'y avait pas une erreur, ou tout du moins une astuce pour appréhender ces, disons-le tout net, merdes. Un jour que j'étais énervé et déprimé dans une librairie à feuilleter tous ces livres médiocres je me suis rendu compte en levant la tête un instant qu'un autre homme se tenait dans un autre coin de la librairie et semblait épouvanté par sa lecture en cours qui devait être tout à fait terrible et médiocre pour qu'il paraisse à ce point épouvanté uniquement en lisant les premières pages. Heureux de trouver enfin un homme avec qui partager ma douleur et mon incompréhension, je me suis précipité à sa rencontre, et je m'apprêtais donc à partager avec lui ma douleur et mon incompréhension, quand, alors qu'il se retournait, je me suis rendu compte qu'il tenait mon livre entre les mains.

Ce matin, en me promenant le long de la Vilaine où sont habituellement stationnées plusieurs péniches, j'ai remarqué qu'une boîte aux lettres se trouvait sur la rive sans aucune péniche correspondante. Il y avait là une boîte aux lettres pour personne.

« C'est qu'on a affaire à l'opoponax. C'est lui encore quand on sent quelque chose qui passe sur sa figure et qu'on est couché dans le noir. Ou bien quand par hasard on se retourne tout d'une pièce dans la chambre où on est seul et qu'on surprend une forme noire qui est en train de glisser, qui est en train de finir de disparaître. Ou bien on se regarde dans la glace et il recouvre la figure comme un brouillard. Il ne faut pas se décourager et regarder fixement la glace comme si on ne s'apercevait de rien alors il s'en va. » – Monique Wittig, L'opoponax.


Par exemple, quand on est chez soi et qu'on entend le bruit d'un avion, on pourrait avoir tendance à croire qu'il est en train de s'écraser, alors qu'il ne fait que voler. Il est rare d'entendre un avion s'écraser ou alors on n'en est témoin que très peu de temps avant d'être soi-même écrasé par l'avion, et donc soi-même incapable de témoigner du bruit que faisait l'avion alors qu'il s'écrasait (sur vous). De même, il est rare qu'à l'inverse on pense l'avion en train de voler alors qu'il est en train de s'écraser. Souvent, c'est très visible que l'avion s'écrase, car il y a du feu et de la fumée et des cris si jamais on est soi-même à l'intérieur de l'avion. Sinon, si on est à l'extérieur, il peut aussi y avoir des cris, mais seulement de spectateurs, horrifiés mais heureusement aucunement victimes (peut-être proches de victimes). Cependant, quand l'avion s'écrase, il vole toujours d'une certaine façon. Maladroitement certes et sans l'intervention d'aucun pilote et sans aucune perspective d'arriver à bon port (bien qu'il arrive que parfois l'avion s'écrase à bon port, ce qui redouble le tragique de l'affaire, car finalement on y était presque, il manquait trois fois rien), mais il vole. En temps de guerre, on entendait sans doute plus les avions s'écraser que voler car ils étaient constamment attaqués et pulvérisés par les chars anti-aériens positionnés au sol. Quoiqu'en y repensant on entendait sans doute pas grand chose d'autre que les détonations des bombes et les rafales des mitrailleuses. Finalement il est possible que le bruit de l'avion qui s'écrase ne soit qu'une fiction et que personne ne connaisse réellement le bruit que fait un avion lorsqu'il s'écrase, ce qui implique que même lorsqu'il vole on peut avoir l'impression qu'il s'écrase, car finalement on n'en sait rien, on n'en connaît pas le bruit exact, à l'inverse par exemple d'une goutte qui tombe dans l'évier, que je ne pourrai jamais confondre avec un pot de fleur qui se brise. Il vaut mieux rester sur ses gardes : il serait dommage d'avoir trop fait confiance au bruit des avions et de s'être convaincu qu'ils volent si un jour finalement ils s'écrasent. Statuons donc comme principe que les avions toujours s'écrasent.

Ce matin avec Maëlle on a acheté un lave-linge. À peine l'avions-nous sorti du coffre de la voiture que j'ai failli me bloquer le dos. Deux amis à elle sont venus nous aider et je les ai regardés monter le lave-linge jusque dans notre appartement, au quatrième étage.


Par exemple, si on marche dans un train dans le sens contraire de son avancée, on produit un mouvement physique très complexe. Et cela peu importe si on marche pour se rendre aux toilettes ou au wagon-bar ; il s'agit dans tous les cas toujours du même mouvement physique très complexe. Si on marche et qu'on saute aussi de temps en temps cela rend le mouvement physique encore plus complexe. Et si on marche en plus sur un tapis roulant disposé dans l'allée centrale du train alors le mouvement physique devient encore infiniment plus complexe que celui exposé en premier lieu. À l'inverse, marcher dans le sens du train provoque un mouvement complexe mais moins complexe que marcher en sens inverse. Heureusement, toute cette complexité n'est aucunement ressentie au moment de l'acte, sinon plus personne n'oserait se déplacer en sens inverse dans les trains et les places assises dans le bon sens verraient leur prix s'envoler et les sièges dans le bon sens ne seraient plus réservés qu'à une caste privilégiée (bourgeoise) de la société française. Le prix des places dans le bon sens en première classe par exemple deviendrait tout simplement exhorbitant. On distinguerait les hommes entre ceux capables de se payer les sièges dans le bon sens, et les autres. En sachant que les mêmes sièges ne serraient pas toujours les plus chers car les trains changent parfois de direction. En fonction du voyage il y aurait des sièges dans le bon sens et des sièges dans le mauvais sens. Il deviendrait impossible de se déplacer si jamais on se retrouvait dans le mauvais sens, et il faudrait se retenir longtemps d'aller aux toilettes ou de manger si jamais l'envie nous prenait subitement, et sans doute qu'on verrait des hommes déjà pauvres s'uriner dessus ou manger leur voisin si jamais le trajet durait trop longtemps, ce qui entraînerait une crise très grave, une crise même sans précédent, jamais vue, à la fois pour les dirigeants de la SNCF et pour la dignité humaine.

Souvent je me demande : est-ce que ça a le moindre intérêt ? Mais non, bien sûr, ça n'en a pas le moindre, il faut simplement savoir faire semblant ; convaincre les autres de ce moindre intérêt.

Les textes ici sont souvent un peu maladroits, distordus, inaboutis, mais c'est ce qui fait leur charme, j'ose espérer.

« [...] aujourd'hui, un livre de littérature peut se concevoir binguiennement, tout replié sur lui pour produire l'élan typique qui le projette en tête de gondole, et sidère les gondoles, et dispatche les petits coeurs post-it scrupuleusement remplis par les libraires d'adjectifs binguiens tels que jubilatoire, savoureux, etc., et tous ces mots culinaires avec lesquels en France on décrit la littérature [...] » – Nathalie Quintane, Tomates.


Par exemple, rouler sur quelqu'un est un meurtre, tandis que rouler sur une voiture est une performance artistique ou du vandalisme. Rouler sur quelqu'un peut être une performance artistique si la personne qui se fait rouler dessus est consentante et prévue dans le dispositif scénique ; mais il peut aussi s'agir d'un suicide assisté. Parfois la frontière est mince entre la performance artistique et le suicide assisté. Pour réaliser une performance artistique qui implique des véhicules souvent il vaut mieux être cascadeur, au cas où la voiture brûle ou explose ou qu'il faille improviser un salto en moto-cross ou une chute de douze mètres. Le risque de ne pas engager un cascadeur pour ce type de performance artistique est de mourir ou de ne pas réussir la performance artistique devant tout un parterre de badauds et de journalistes et donc d'avoir la honte et de devoir enterrer sa carrière artistique à cause de la honte et de l'échec. Le soir, si dans la rue vous croisez un homme faire de la moto-cross sur une rangée de voitures, il y a autant de chances qu'il s'agisse de vandalisme que d'une performance artistique. Il ne faut donc pas accuser trop tôt le conducteur de la moto-cross de vandalisme mais plutôt écouter s'il n'a pas un message artistique à transmettre. Il peut arriver que le vandale vous trompe en inventant un message artistique factice que votre ignorance en art vous empêche d'identifier comme tel. Il vaut mieux s'y connaître en art pour différencier les vandales des artistes. Par exemple, dans le cas où rouler en moto-cross sur une rangée de voiture serait une performance artistique, il ne faudrait pas que vous preniez l'artiste pour un vandale et l'envoyiez en prison. Car malheureusement la police n'a souvent aucune connaissance en art et ne s'embêtera pas de distinguer l'artiste du vandale avant de le matraquer et de le jeter en prison.

Hier, pour la première fois depuis très longtemps, j'ai acheté un savon. En m'en servant ce matin, je me suis étonné de sa practicité, et me suis demandé pourquoi on utilisait tellement de gel douche sinon pour le plaisir de jeter du plastique une fois le flacon vide.

« C'est lorsque la grande douleur est passée, quand l'extrême sensibilité est amortie, lorsqu'on est loin de la catastrophe, que l'âme est calme, qu'on se rappelle son bonheur éclipsé, qu'on est capable d'apprécier la perte qu'on a faite, que la mémoire se réunit à l'imagination, l'une pour retracer, l'autre pour exagérer la douceur d'un temps passé ; qu'on se possède et qu'on parle bien. » – Denis Diderot, Paradoxe sur le comédien.


Par exemple, avec un marteau, on peut planter un clou, mais aussi écraser un doigt, ou enfoncer une boîte cranienne. Avec un train, on peut transporter des voyageurs, ou des marchandises, ou des animaux, qui sont souvent considérés comme des marchandises, ou des hommes, qui sont en temps de guerre considérés comme moins que des animaux, et moins que des marchandises, et qu'on tue finalement ; le train peut servir à tuer. Avec une bombe atomatique, par exemple, on ne peut que faire exploser une surface, souvent une très large surface, mais on ne peut pas cuisiner le chou-fleur avec une bombe atomique, ou arroser les fleurs du jardin. Avec un arrosoir, cependant, on peut étouffer quelqu'un, si on enfonce le manche assez loin dans la gorge. Dans la marmite où on a fait cuire le chou-fleur on peut aussi brûler une main, ou un visage. Avec un fusil d'assault on ne peut que tuer, même si certains artistes contemporains s'en servent comme porte-manteaux, un bien mauvais porte-manteaux par ailleurs car il ne peut porter qu'un seul manteau. Avec un porte-manteaux on peut assomer ou embrocher. Souvent avec les armes on ne peut que tuer, tandis qu'avec tous les autres objets on peut tuer et faire autre chose, ce qui m'amène à me demander finalement pourquoi on a inventé les armes.

En recherchant le mot marmite sur internet pour vérifier son orthographe, je me suis rendu compte qu'en plus de désigner un ustensile, ce mot désignait aussi une marque de pâte à tartiner. Cependant, attention : on peut très bien faire cuire de la Marmite dans une marmite, mais non l'inverse. (Je me mets aux jeux de mots ; c'est très clairement le début de la fin.)

Durant mes successives périodes de travail, j'ai tendance à trouver que les relectures de mes propres textes épuisent leur contenu. Je finis par me lasser de l'histoire que je lis, et parfois il est difficile de comprendre pourquoi elle plairait à d'autres. D'où la nécessité de laisser passer un temps très long entre deux versions : pour oublier.

Le crime qui ouvre Rivage au rapport ne me convient plus qu'à moitié : trop potache, trop dissolu. J'aimerais davantage qu'il s'accorde à l'ambiance qui recouvre l'ensemble. Mais ce crime initial décide de la plupart des événements déjà écrits ; c'est donc presque tout remettre en question. Souvent il faut tout remettre en question.

J'ai eu la Palme d'or à Cannes pour un film qui a véritablement séduit la critique.


Dans les séries télévisées, j'ai remarqué que les personnages conduisaient beaucoup. Ils utilisent leur voiture pour tout et n'importe quoi. Ils utilisent très peu les transports en commun. En voiture, ils n'ont presque jamais de pannes. Personnellement, je trouve ça incroyable. Parfois j'oublie et puis ensuite je me dis : quand même, ils n'ont jamais de pannes, c'est incroyable. Et c'est incroyable, en effet. Personnellement, j'ai toujours des pannes en voiture, et des pannes que je n'aurais jamais pu soupçonner, provenant du dysfonctionnement de pièces et de rouages qui me sont totalement inconnus. Dans les séries télévisées, les personnages ont beaucoup d'accidents, avec d'autres voitures, ou parfois juste ils rentrent dans des arbres, ils sortent de la route, etc. Ce qui est plutôt rare dans la vie quotidienne, plus rare que les pannes en tout cas, même si un accident de voiture est moins rare qu'un accident d'avion, que les accidents de voiture sont même assez fréquents, et tuent beaucoup, il suffit de voir le nombre de campagnes de prévention dans les rues et à la télévision, c'est un sujet qui inquiète beaucoup, beaucoup plus que les pannes, car les pannes tuent peu. N'empêche qu'il m'énerve de voir tous ces personnages n'avoir jamais de pannes quand moi j'en ai presque chaque jour et qu'elles me coûtent une fortune. Je suis pour la réhabilitation de la panne dans la fiction.

Dans le train, quatre gendarmes escortaient un détenu vers je ne sais quelle prison.

Le voyage de la magicienne vers l'Ermite sera jalonné de rencontres avec d'autres personnages, comme le bûcheron, le garçon, mais peut-être aussi un animal, j'aimerais bien, on verra. Un peu à la manière des RPG, où l'on rencontre de nouveaux membres qui ensuite font partie de l'équipe principale ; chacun a ses particularités, ses facultés, ses armes de prédilection. L'effet de bande me tient très à coeur. On n'est plus très loin du conte non plus.

J'ai lu Sa Majesté des Mouches et j'ai trouvé ça bof.

J'ai activé les césures dans mon document de La ville fond pour que les lignes soient plus régulières, mais parfois le logiciel coupe les mots n'importe comment, c'est idiot.

« [...] les matons ressemblent à ce qu'ils sont, et la prison commence quand on comprend qu'elle n'existe que parce qu'elle enferme des hommes avec d'autres hommes, que l'homme ne peut exclure l'homme de son territoire qu'à condition d'occuper aussi le territoire de l'exclusion ; s'ils ne se laissaient pas enfermer avec ceux qu'ils détiennent, ils ne sauraient même pas comment rouvrir. » – François Bon, Le crime de Buzon.


Vous m'avez sauvé la vie, lui dit le bûcheron, et ma conscience m'oblige à vous rendre un service de même importance. La magicienne lui répondit qu'elle n'avait besoin de rien pour le moment. Alors je vous accompagne, déclara le bûcheron. J'emporte ma hache, on ne sait jamais. La magicienne n'y trouva rien à redire, et les deux quittèrent le bois ensemble sans parler davantage.

Et vous reviendrez ?, demanda le garçon à la magicienne. Je ne sais pas encore, je ne sais pas encore..., répondit-elle. Tout dépendra du cargo Marécage. Le cargo se mit lentement en mouvement, le garçon entendait encore les marins crier sur le pont, puis il s'éloigna du rivage, allant sur la mer ainsi chargé de ses conteneurs multicolores. Quand le cargo fut suffisamment loin, presque à l'horizon, presque disparu, le garçon tendit la main pour dire au revoir à la magicienne ; elle ne le vit pas, mais une légère flamme sortit alors de sa paume.

(Le garçon aimerait lui aussi devenir un mage, mais est désespéré de n'avoir aucun pouvoir.)

« Le temps, le lieu, la substance perdaient ces attributs qui sont pour nous leurs frontières ; la forme n'était pas son contraire ; le temps et l'éternité n'étaient qu'une même chose, comme une eau noire qui coule dans une immuable nappe d'eau noire. » – Marguerite Yourcenar, L'Œuvre au Noir.


Jeudi soir, en discutant rapidement avec Benoît durant un trajet de métro, je me suis rendu compte de l'intérêt que j'avais pour la construction des textes selon des mouvements englobants qui les structurent. De manière claire, La ville fond est structuré selon une confrontation, une opposition ; Rivage au rapport joue sur le croisement, le décalage, le retard ; et j'imaginais pour Cargo Marécage une structure circulaire, liée au voyage du cargo autour du continent pour revenir au port, et qui prendrait un mois à chaque fois (le capitaine serait tenu au courant des nouvelles du village grâce aux témoignages de la magicienne ou des habitants). Le mouvement me permet de créer une tension ; les personnages et les lieux seuls ne me suffisent pas.

La magicienne remettait de plus en plus en question les paroles de la maire, et l'existence même des bandits.

La magicienne avait demandé à la maire un logement à l'écart du village car, disait-elle, quand on est trop dans le village, avec ses habitants, nos voisins, on ne voit plus ce qui s'y passe, on ne voit plus rien, on dit juste bonjour, et on ne voit plus rien, et un jour on finit par être tuée, et on ne comprend rien, on est juste morte. La maire avait accepté les conditions de la magicienne et l'avait installée dans une maison de pêcheur le long de la côte, non loin du phare vandalisé.

La magicienne avait demandé à la maire si elle connaissait l'identité du chef des bandits. La maire lui dit que oui, mais qu'il s'agissait moins d'un chef que d'une cheffe, et qu'elle se faisait appeler L'Ermite, bien qu'elle n'en soit pas véritablement une, et qu'elle vivait personne ne savait où, et qu'elle avait été l'une des habitantes du village il y a de cela des dizaines d'années, une des meilleures amies de la maire par ailleurs, mais qu'elle avait choisi de partir pour se venger, et faisait régner sur le village une terreur inouïe avec ses bandits.

(Recycler extraits du passage abandonné pour bref conte de la guerrière.)

Mon amie est partie au milieu du mois de décembre. Elle savait que son expédition durerait plusieurs jours, et dans des conditions intenables, dans les glaces, et le blizzard, et le danger des températures absolues. L'équipage était nombreux, notamment des scientifiques, qu'elle avait mis des années à rassembler, et qui devaient l'aider à trouver l'emplacement du sanctuaire. Le bateau appartenait à un ancien navigateur, qui accepta sa proposition, je crois, uniquement car il n’avait plus rien à perdre. Presque tout l'équipage est mort avant d'atteindre la banquise, à cause des maladies et du froid. Ils n'étaient plus qu'une petite dizaine au moment d'entrer dans le sanctuaire. L'entrée était dégagée, mais très vite à l'intérieur ils se sont retrouvés bloqués à cause d'éboulements qui condamnaient le passage. Ils ont mis un temps considérable avant de trouver une issue pour poursuivre leur exploration. Certains s'étaient suicidés entre temps, avec leurs piolets, ou leurs armes à feu. Quand ils ont enfin atteint le coeur du sanctuaire, ils n'étaient plus que trois : mon amie, un scientifique, et le navigateur. La pièce dans laquelle ils se trouvaient ressemblaient plus à une espèce de tombeau égyptien, ce sont ses mots, qu'à une grotte polaire. Il y avait tout un tas de vieilleries entassées, et des pierres rares, et de l'or, des minéraux précieux. Ses deux compagnons s'étaient précipités sur ces merveilles et étaient entièrement absorbés par leur découverte, mais mon amie, de son côté, s'était approchée d'une petite malle, dans un coin un peu encombré. Rien n'était marqué dessus ; elle semblait en bon état. Mon amie l’a ouverte, et a été surprise d'y trouver une maquette, une sorte de maison de poupées, avec trois figurines à l’intérieur. La scène dans la maison de poupées était macabre : une des figurines masculines était étendue sur le sol, et du sang avait été peint sur son visage. Elle a appelé ses compagnons qui ont examiné les figurines et se sont aperçus aussitôt de la scène macabre. Les visages des figurines n’étaient pas peints, mais les visages vides des figurines possédaient quelque chose de terriblement expressif. Le navigateur a demandé alors pourquoi l’une des figurines semblait morte. Mon amie a répondu qu’elle n’en avait aucune idée. Le scientifique a alors été pris d'une épouvantable crise de folie et tenta d'étrangler le navigateur, qui ne parvenait pas à se dégager de son étreinte. Mon amie a du éclater le visage du scientifique à coups de pied pour qu'il lâche le navigateur. Elle éclata son visage à un tel point d'ailleurs que le scientifique perdit la vie. Ni elle ni le navigateur n’ont compris pourquoi le scientifique s'était comporté de la sorte : peut-être avait-il pris cette mise en scène des trois figurines comme un signe, comme un reflet, comme l’aveu qu’un des deux hommes mourrait, et il s’est sans doute dit alors qu’il pourrait tuer le navigateur et devenir la figurine vivante, mais il a été trompé par ce qu’il avait cru déchiffrer et il est devenu la figurine morte. Par précaution, mon amie a refermé la malle et a fait promettre au navigateur de ne jamais plus l’ouvrir ni d’utiliser les figurines. Puis ils sont revenus, je ne sais plus comment ils ont fait, elle ne me l'a pas dit, en emportant la malle et quelques objets précieux, et les deux ont tenu leur promesse. Des années ont passé, quand la fille de mon amie est tombée sur la malle et a commencé à jouer avec les figurines. En jouant, sa fille a éventré malencontreusement l’autre figurine masculine. Elle a surpris sa fille en train d’éventrer l’autre figurine masculine et lui a interdit de jouer à nouveau avec ces figurines. Pendant longtemps mon amie a refusé de savoir si le navigateur était bel et bien mort éventré. Finalement, le navigateur n’est pas mort. Il lui a écrit, je ne sais plus à quelle occasion. Par superstition, elle refuse toujours que sa fille joue avec les figurines, et depuis elles prennent la poussière dans un coin de son grenier, conclut le premier inconnu. Le second, qui se basculait périodiquement dans son fauteuil, réfléchit un instant à l'histoire que venait de lui raconter son collègue. Mais alors, ces figurines n’étaient pas du tout un tableau du futur ?, demanda-t-il. Le premier inconnu contemplait la vue derrière une baie-vitrée. Non, pas du tout, répondit-il, les figurines, c’était une sorte de leurre. Et le scientifique a cru au leurre. Il est mort parce qu'il a cru au leurre. C’était un idiot. Il est mort avant tout parce que c’était un idiot. Et aussi parce qu’il a cru que les choses avaient un sens. Le second inconnu voulut prolonger la réflexion du premier inconnu, mais finalement il se tut. Les deux hommes se trouvaient dans une vaste pièce largement vitrée. Au centre, un bureau était recouvert de dossiers, et aux murs étaient punaisées des photographies, de lieux, de scènes, de véhicules, des portraits. Un long moment passa avant que l'un ou l'autre ne parle à nouveau. L'inconnu debout regardait imperturbablement par la baie-vitrée. Puis celui qui était assis ouvrit un dossier qui se trouvait devant lui et feuilleta les pages qui le composaient. Il écrivit quelques phrases sur ce qui semblait être la dernière page du dossier, puis la tamponna, puis demanda à son collègue de le rejoindre pour faire de même, mais son collègue ne l'écoutait pas, il demeurait immobile, comme fasciné, devant la baie-vitrée, comme fasciné par quelque chose derrière la baie-vitrée. Qu'est-ce que tu fais ?, s'apprêta à demander celui qui était assis pour le raisonner, mais il fut coupé par celui qui se tenait debout : Viens voir, vite (celui qui était assis accourut), regarde !

(J'ai créé une page pour Saccage, peu ou prou la même que sur le site de la maison d'édition, mais en interne.)


Depuis que je me suis tondu les cheveux, je porte une casquette. Je me suis tondu les cheveux car ils tombent, et je préfère les tondre qu'ils ne tombent (même s'ils tombent toujours). Je porte une casquette pour éviter que les lumières trop blafardes ne fassent scintiller mon crâne blanc, effet particulièrement désagréable, même si je n'en suis pas directement témoin (sauf au hasard d'un miroir). Exemples de lumières trop blafardes : les néons, la lumière dans les voitures du métro, la lumière au-dessus des lavabos souvent, la lumière du jour parfois, etc. Dans les lieux aux lumières plus tamisées, j'enlève plus facilement ma casquette ; ou chez moi. Par chance, je ne porte pas une casquette à cause d'une maladie (cancer, leucémie), ou à cause d'une créature démoniaque installée sur mon crâne, ayant pris possession de mon cerveau et contrôlant mes mouvements, et qu'il s'agirait de dissimuler. Je dis que j'ai une casquette, mais en réalité j'en ai quatre (une vert kaki avec un visage comme logo, une noire avec un flamand rose blanc comme logo, une beige, et une bordeau), et j'adapte ma casquette en fonction de mon humeur et de ma tenue. De plus, elle est pratique, car elle tient un peu chaud en extérieur, et protège du soleil quand il tape trop fort.

Ce à quoi je ne m'attendais pas, c'est à l'attraction qu'une casquette émet. Dans les conversations, ma casquette semble souvent être le centre de l'attention. On ne peut pas s'empêcher d'en parler, parfois au détriment de ce que moi-même je pourrais avoir à dire. On me demande de l'enlever, ou de la mettre, ou de l'essayer, on me fait telle remarque sur ma casquette, et par extension sur moi, parfois on me dit que c'est de mauvais goût, parfois on ne me dit rien mais on n'en pense pas moins. C'est très étonnant la puissance d'une casquette. Moi je ne la soupçonnais pas (cette puissance) avant d'en porter. D'après mon expérience, la casquette attire beaucoup plus l'attention que les chapeaux, et à peu près autant que les bonnets. Parfois je me demande si ma casquette n'a pas un pouvoir particulier pour qu'on en parle autant, pour qu'on se focalise sur elle à ce point. Parfois quand je rentre chez moi je regarde ma casquette et je lui demande : as-tu un pouvoir ?, et bien évidemment elle ne me répond pas, car ce n'est qu'une casquette. J'ai vérifié dans les textes de loi et les casquettes ne sont interdites nulle part, contrairement aux cagoules par exemple (c'est une question de visage visible) ; pourtant, elles gênent terriblement. J'en apprends beaucoup sur l'humanité depuis que je porte une casquette. C'est un bénéfice que je ne soupçonnais pas quand j'ai fait ce choix. Pour conclure, je vais vous faire une confidence : que ma casquette attire autant l'attention m'arrange bien, elle évite qu'on remarque le fusil que je tiens entre les mains.

J'ai imaginé une scène où, sur la même plage, des plaisanciers se baignent à côté de migrants qui se noient.

J'ai toujours dormi la bouche ouverte (car je respire par la bouche). Pourtant, c'est seulement depuis quelques semaines que je remarque à quel point ma gorge est sèche au moment du réveil.

(Comme chaque semaine, Bram aimerait se rendre à la pharmacie de la ville. Bram aimerait s'installer dans son bus habituel pour qu'il le dépose en ville à l'arrêt habituel. Seulement, il semblerait que cette fois le bus ait quelques soucis, et pas seulement le bus, mais presque tout entre Bram et la ville, tout ce que Bram n'avait jamais pris en considération mais qui pourtant le lie à la ville. Pour le plus grand malheur de Bram, il semblerait que la ville elle-même ne veuille pas de lui.)

« Le tremblement de terre écrasant sous les maisons croulantes un peuple entier ; le fleuve débordé qui roule sur les paysans noyés avec les cadavres des boeufs et les poutres arrachées aux toits, ou l'armée glorieuse massacrant ceux qui se défendent, emmenant les autres prisonniers, pillant au nom du sabre et remerciant un dieu au son du canon, sont autant de fléaux effrayants qui déconcertent toute croyance à la justice éternelle, toute la confiance qu'on nous enseigne en la protection du ciel et la raison des hommes. » – Guy de Maupassant, Boule de Suif.


(WIP) L'assistant de Rivage lui demanda ce qu'ils allaient faire maintenant, qu'est-ce qu'ils pourraient bien faire, inspecteur, quelle piste ils pourraient suivre, car plus grand chose ne tenait debout, car lui-même avait du mal à y voir bien clair, car il semblait que cette affaire les dépassât tout à fait, et l'assistant voyait bien que son trouble Rivage le partageait, il voyait bien n'être pas le seul à se retrouver complètement déboussolé, désorienté, par les méandres dans lesquels s'était perdue leur enquête ; Rivage lui-même, son supérieur pourtant, un inspecteur réputé, d'une intelligence et d'une finesse rares, se trouvait dans un embarras profond, dans une situation inextricable qui se présentait pour la première fois dans sa carrière, et à laquelle il aurait souhaité ne jamais être confronté, car il s'en rendait compte à présent, son talent et son acuité et son flair avaient des limites, et son assistant s'en rendait compte à présent, et de cela jamais Rivage n'aurait voulu que son assistant se rende compte, jamais il n'aurait voulu que son assistant constate à quel point parfois Rivage pouvait être un incapable et un râté.

Quand la magicienne demanda à la maire où se cachaient les bandits, la maire fut incapable de lui répondre. Aucun des soldats que la maire avait envoyés pour les débusquer n'était jamais revenu. Selon la maire, l'hypothèse la plus probable était que les bandits se trouvaient cachés dans la zone industrielle en friche à une cinquantaine de kilomètres de là, et qu'ils utilisaient les hangars comme repères et aussi du vieux matériel militaire pour leurs armes et leurs véhicules.

« Quelque peu maladif, la société des hommes me pèse, et je ressemble en cela à ceux qui ont renoncé au monde. Quand je médite sur les misérables erreurs que j'ai commises au fil des ans et des mois, j'envie parfois la sécurité qu'assure un emploi, et si parfois je fus tenté de franchir la porte de la retraite du Bouddha ou de la cellule du Fondateur, je me tourmente au gré des vents et des nuages sans but, je m'emploie à chanter les sentiments qu'évoquent les fleurs et les oiseaux, j'en ai même pour un temps fait le moyen de sustenter ma vie, si bien qu'en dépit de mon absence de capacité et de talent, j'ai fini par m'attacher à cet art. » – Matsuo Bashô, Notes de la demeure d'illusion.


Il est difficile de bien chauffer l'appartement sans avoir de grosses factures de gaz. Au-dessus des fenêtres il y a de l'air qui passe, et derrière l'évier de la cuisine, entre les parpaings, il y a un trou mais je ne comprends pas trop pourquoi. Par exemple, pour avoir 18 degrés dans l'appartement, il faut placer le thermostat sur 21 degrés, ce qui n'est pas tellement logique. Quand on touche les murs qui donnent sur la rue, ils sont froids. Il n'y a que la salle de bain qui soit agréable à vivre car c'est une petite pièce et qu'elle conserve bien la chaleur ; mais comme toutes les salles de bain, ce n'est pas une pièce dans laquelle on a grand chose à faire. Parfois je me dis qu'on paye bien cher des choses simples comme : avoir chaud, boire, manger. Qu'il faut beaucoup investir toute sa vie pour ces choses-là, et que parfois même en investissant beaucoup de soi toute sa vie il vient un temps où on ne peut plus rien faire de toute ça, ou alors dans des conditions déplorables. C'est incroyable, quand on y pense, que les choses les plus simples, après 200 000 ans d'évolution environ, soient toujours aussi compliquées à obtenir, alors qu'on aurait pu inventer des méthodes simples pour contenter tout le monde et éviter l'injustice d'avoir à payer cher la chaleur, la nourriture, et l'eau ; d'avoir à payer de sa vie, parfois, comme quand on se battait à mains nues dans les forêts et les plaines. Maintenant on ne se bat plus à mains nues mais avec des fusils ou des machettes par exemple mais on se bat toujours, ce qui est dommage, car peut-être pourrait-on ne plus se battre, et avoir chacun un endroit chaud où vivre, et de quoi manger, et de quoi boire.

Hier soir, dans le train, j'ai lu Article 353 du code pénal, et, même si c'est bien, quand on a lu Quelques rides, on voit que ça manque quand même un peu d'ambition. Après, j'ai lu Ronce-Rose, et j'ai trouvé ça moyen, même si par moments j'ai ri.

(Aira parle dans Anniversaire des dates à la fin de ses livres.)


La magicienne se positionna de trois-quart, les jambes légèrement écartées, puis elle propulsa avec les mains une boule de feu qui désintégra la cible en face d'elle et impressionna beaucoup la maire. C'est un sort de magie noire, dit la magicienne. Je ne suis normalement pas autorisée à l'utiliser. Je connais beaucoup d'autres sorts de magie noire, et aussi des sorts de magie blanche. Je connais aussi des formules incantatoires et je peux réaliser des potions explosives ou soignantes. La maire ne s'attendait pas à ce que la magicienne maîtrise autant de compétences, ait un arsenal aussi vaste à sa disposition. Comme les bandits sont très nombreux, pensez-vous pouvoir propulser sur leur groupe de grosses boules de feu ?, demanda la maire. J'ai d'autres sorts que les boules de feu pour m'occuper des bandes criminelles, répondit la magicienne. La maire n'avait aucune idée des autres sorts dont parlait la magicienne, mais elle lui fit confiance car la magicienne semblait connaître son sujet. Le conservateur du musée, de son côté, n'avait aucune confiance en la magicienne ni en ses pouvoirs, et doutait de sa capacité à neutraliser les brigands, et demeurait en retrait derrière la maire, les bras croisés, sceptique. Je sais que vous doutez de moi, dit la magicienne au conservateur, car elle savait également lire dans les pensées. Je respecte votre ressenti , mais n'essayez pas de me trahir. Le conservateur, les bras toujours croisés, fit demi-tour et disparut dans la pièce voisine, tandis que la magicienne adressait à la maire un large sourire.

La magicienne patientait sur le pont du cargo Marécage. Dehors elle entendait les vagues et quelques oiseaux, et les oiseaux dans les vagues plongaient et pêchaient. Elle se pencha vers les vagues mais ne vit rien ni n'entendit plus rien. Un marin l'appella et elle se retourna. Un autre marin la croisa et alla retrouver le premier marin qui ne l'avait finalement pas appelée elle. Les deux marins s'en allèrent vers la salle principale qui était éclairée et perçait l'autre flan du cargo d'un halo. Depuis déjà trente jours le cargo Marécage était en mer. La magicienne avait oublié comment était son île. Parfois la magicienne voyait dans la mer la forêt de son île, mais ensuite l'image se dissipait, et il ne restait plus que la mer. La magicienne aurait pu transformer la mer en forêt, mais jamais le cargo ne serait parvenu jusqu'au continent. La magicienne entendit les marins chanter dans la salle principale, et elle s'en approcha pour les observer. Les marins sont morts, pensa la magicienne. Elle fit demi-tour et retourna à l'avant du cargo. Elle retrouva dans la poche de son manteau des figurines et, tout en prononçant une incantation à voix basse, elle les jeta dans la mer. Elle n'entendit rien après les avoir jetées ; les figurines ne firent aucun bruit au contact de l'eau car les turbines du cargo en faisaient trop. Ensuite la magicienne patienta à nouveau. Le cargo avançait.

Parfois, une idée qu'on avait laissée en suspens revient.

Dans une lettre, Simenon écrit à propos de Bernanos (qu'il met en lien avec Lautréamont, d'Aurevilly et Nietzsche) : « Ils ne se satisfont pas du monde tel qu'il nous apparaît et ils osent, à leurs risques et périls, s'aventurer au-delà pour nous en rapporter des images qui nous troublent et souvent nous terrifient. »


Quand la magicienne débarqua du cargo Marécage, une foule formidable l'accueillit en applaudissant. Deux hommes de haute taille à l'arrière de la foule tendaient une banderole sur laquelle on avait peint Bienvenue, madame la Magicienne ! La magicienne fut émue car elle ne s'attendait pas à un tel accueil de la part des habitants du continent. La magicienne tenait dans la main droite sa mallette et de la main gauche salua la foule. Tout en saluant la foule elle disait Merci, merci, mais avec une telle modestie que la foule ne l'entendait pas. Les marins du cargo Marécage n'en revenaient pas que la magicienne soit aussi célèbre et aussi aimée dans cette ville, dans cette ville où pourtant elle débarquait pour la première fois. Les marins ne s'attendaient pas à ce que la réputation de la magicienne soit aussi importante, et ils étaient déçus de ne pas lui avoir demandée de réaliser un tour de magie durant le voyage. Les marins à présent regrettaient la magicienne, ils se disaient qu'ils n'auraient plus jamais l'occasion de transporter une telle personnalité à bord du cargo Marécage. Un des marins pleura et un autre passa son bras autour de son épaule pour le consoler. Au nom de tout l'équipage, c'est une grande tristesse que de vous quitter, dit le capitaine du cargo à la magicienne. Puis il lui offrit un pendentif qui représentait une petite ancre marine, laquelle était une reproduction à l'échelle de l'ancre du cargo. La magicienne déposa aussitôt sa mallette sur le sol et suspendit le pendentif autour de son cou ; le bijou lui allait parfaitement. La magicienne remercia le capitaine et lui adressa un salut militaire en guise d'au revoir.

Alors que la magicienne avançait au milieu de la foule et quittait les abords du cargo Marécage, la maire de la ville, escortée par le conservateur du musée, vint à sa rencontre et se présenta. Je suis la maire de la ville, dit-elle d'abord, et voici le conservateur du musée, poursuivit-elle en désignant de la main son compagnon, nous vous souhaitons la bienvenue ! Sans dire un mot, la magicienne salua la maire en exécutant une courbette de respect, ce qui était la tradition pour saluer sur le continent. Elle ouvrit ensuite sa mallette et en sortit une petite ampoule d'une lumière étincelante, c'est-à-dire qu'elle brillait à tel point qu'elle éblouit la maire et le conservateur du musée et toute la foule, jusqu'aux marins encore à bord du cargo Marécage. J'ai lu dans le journal que l'ampoule de votre phare avait explosé, dit la magicienne, celle-ci pourra la remplacer. Deux semaines plutôt, les bandits avaient en effet vandalisé le phare et détruit l'ampoule et saccagé les pièces et déchiré les coordonnées marines et attenté à la vie du gardien. Tout était à reconstruire, sans quoi les bateaux se perdraient aux abords du continent et sombreraient dans les flots. Le cadeau de la magicienne fut vécu par la maire comme une bénédiction. Vous êtes une bénédiction, dit la maire à la magicienne.

La magicienne avait été contactée par la maire pour freiner l'avancée des bandits ; ou pour les tuer, si ses pouvoirs le permettaient. Le temps qu'un messager fasse le voyage sur la mer jusque l'île où vivait la magicienne, puis qu'il arpente à pied l'île jusqu'à trouver la tour de la magicienne, puis qu'il rebrousse chemin, puis que la magicienne fasse son choix, puis qu'elle fasse elle-même le voyage à bord du cargo Marécage jusqu'au continent, il s'était passé un temps précieux qui avait permis aux bandits d'agir et de vandaliser et de terrifier davantage les habitants. Selon la maire, il était urgent d'agir.

(Aujourd'hui, j'ai encore lu, à propos d'un livre : Coup de coeur absolu. J'écris moi-même pour qu'on qualifie un jour ainsi mon travail.)

« – Et quand vous parlez de vous délivrer par des livres, vous me faites rigoler, ma petite. La littérature n'a jamais délivré personne. Et personne, d'ailleurs, ne réussit à se délivrer soi-même. Des blagues. On peut espérer l'oubli. Et encore ! Car l'oubli, voyez-vous, ça ne se trouve que dans le sommeil ou la débauche. » — Georges Bernanos, Un mauvais rêve.


Bram parvint sans comprendre tout à fait comment jusqu'à un château, ou plutôt un manoir, situé au terme d’une falaise. Bram ne savait pas qu'aucune falaise, qu'aucun rivage ne se trouvât dans les environs ; il n'entendit pas la mer. La porte du manoir était entrouverte et Bram pénétra à l’intérieur. Il prit la direction du salon, dans lequel une sorte de vieil aristocrate tenait sur ses genoux un livre particulièrement volumineux, qui aurait pu être une encyclopédie, ou un livre de botanique. Le vieil aristocrate tournait les pages très lentement, avec une profonde concentration, comme s'il craignait de les déchirer, de les détruire. Une couche épaisse de poussière s’était déposée sur les meubles et sur les tapis au sol. Bram ne voyait rien d'autre qu'un épais brouillard à l'extérieur, qui diffusait dans la pièce une froide atmosphère d'hiver. Le vieil aristocrate remarqua alors la présence de Bram, arrêta sa lecture, et l’invita à s’assoir en face de lui, sur une banquette en bois recouverte d'un léger tissu rouge. À peine Bram s'était-il assis que l’aristocrate se mit à lui parler d'un texte qu'il avait écrit durant son temps libre pendant une trentaine d'années, et qui détaillait toutes les étapes à suivre pour se rendre en ville. Sur la couverte du petit carnet était inscrit Méthode pour se rendre en ville. Bram comprit aussitôt que le travail du vieil aristocrate ainsi que son carnet étaient de la plus haute importance. Quand il eut fini l'histoire de son carnet, le vieil aristocrate le tendit à Bram. Il lui précisa qu'il était extrêmement rare, et qu'il ne devait être perdu ou vendu ou donné sous aucun prétexte. Bram remercia le vieil aristocrate pour son don avant de prendre congé et de quitter le manoir par le même chemin qu'à son arrivée.

Bram ne se souvenait plus où il avait rangé le carnet, ou à qui il l'avait confié, ou tout simplement ce qu'il en avait fait.

Il y a parfois de ces rajouts auxquels on aimerait trouver une place dans l'ensemble.

(-hôtel +auberge)

« Sacré pays ! Dès qu'on met le pied hors des routes, d'ailleurs étrangement zigzagantes, toute sérieuse estimation de distance devient impossible, et le plus habile y circule comme à travers un labyrinthe. »